Je rêve de lui, je rêve de moi. Je passe des journées entières à essayer de comprendre ce qu'il a déclenché, curieuse, je sais qu'il y a un abîme dans lequel je dois plonger, avec lui, que par lui seul je pourrais y plonger.
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C'était une petite fille ; elle a dû se tordre quelque chose à l'intérieur, qui ne se répare pas. Elle a l'air folle, oui, d'une folie cinglante, agressive, qui produit de la joie et le bruit mat d'une pierre cognée contre une autre.
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Soudain, abandonnant mon anglais de touriste, je me mets à parler vietnamien au chauffeur. Je sors cette langue, devenue étrangère, de ma bouche docile et je dis au mec qui s'en fout : je suis née ici, c'est mon pays aussi, le mien, j'ai mon histoire avec lui, j'y ai droit, alors oui, je suis partie longtemps, je n'ai plus la langue ni les codes ni mes amis ni ma famille, mais c'était ma mère aussi, ce pays. Le chauffeur acquiesce avec indifférence. Il me prend pour une folle.
Les matins devenaient bisques, miels, blés, blonds. La vie allait pouvoir commencer.
Il n'y avait rien, au Vietnam : pas d'électricité, pas d'eau potable, ni de savon, de dentifrice, de chaussures pour les gens, pas de frigidaire, pas d'ustensiles de cuisine, rien. Ils vivaient dans le dénuement et la crasse. Ils ne s'en rendaient pas compte : ils n'avaient rien pour comparer. Ça avait toujours été ainsi. Les journaux les encourageaient : ils étaient les meilleurs, tout prospérait, le pays perçait, leur progrès effrayait. C'était fabuleux ! C'était la gloire !
Peut-être qu'avoir quitté Hanoi à temps fut une manière de garder d'elle un souvenir tellement beau qu'il en devint douloureux. Partir en 2005, c'était comme quitter quelqu'un après dix ans d'amour, alors que tout allait, alors que nous étions heureux. Hanoi est restée telle quelle dans mon coeur, avec son engouement d'après guerre, d'après l'embargo, d'après la misère et les os, Hanoï est restée notre mère. Nous sommes partis. Ce fut soudain.
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C'est drôle parce que ça a commencé comme ça, par moi fascinée qui découvre cet homme voilé ; et ça a continué, tout le temps, comme ça, avec moi fascinée qui soulève les voiles un à un sans trouver jamais, en dessous, aucun visage.
C'était étrange, cette fascination qu'elle avait, comme si… je ne sais pas… comme si j'étais l'élu ou une connerie de ce genre.
C'était moi, il fallait me voir, ce soir-là, j'étais folle et merveilleuse d'être aimée, d'aimer...
Je dois y retourner, c'est insupportable de le savoir ici, lui qui marche et vit non loin. Non, il ne s'agit pas encore de l'éveil, du vrai, c'est mon attention seule qu'il éveille pour l'instant, et c'est en dessous, plus loin, que nous allons éclore et tomber et rouler. Je suis à l'orée de l'éveil.
Je rêve de lui, je rêve de moi. Je passe des journées entières à essayer de comprendre ce qu'il a déclenché, curieuse, je sais qu'il y a un abîme dans lequel je dois plonger, avec lui, que par lui seul je pourrais y plonger.