Maintenant, c'est ici que nous vivons, sur notre corps maigre que nous choisirons de muscler, dans cette vie grise que nous choisirons de colorer. Maintenant, nous choisirons de comprendre, de regarder, d'accepter, de recommencer, de façonner à notre manière; maintenant, nous ne serons plus victimes des étourdissements, nous saurons... Maintenant, nous n'avons plus dix ans. Maintenant, nous n'avons pas pu finir d'être enfant, maintenant, nous avons raté l'adolescence, maintenant, nous allons vivre à notre façon.

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Tu as guéri. Tu as retrouvé un corps de vivant, un cœur de vivant, un visage de vivant. La mort est partie. La petite fille est revenue. Et tu as décidé, en ce retour, parce que tu pouvais enfin marcher et vivre, de te rendre toi-même sur les lieux de ton enfance - ceux que tu avais perdus, ce qui t'avait tué. Tu avais dix-sept ans alors, à peine, et tu as pris l'avion, seule, pour retourner à Hanoï.
Rien ne me refroidit, ne me décourage, je brûle pour lui, et les autres m'importent peu, ne m'importent pas.
Soudain, abandonnant mon anglais de touriste, je me mets à parler vietnamien au chauffeur. Je sors cette langue, devenue étrangère, de ma bouche docile et je dis au mec qui s'en fout : je suis née ici, c'est mon pays aussi, le mien, j'ai mon histoire avec lui, j'y ai droit, alors oui, je suis partie longtemps, je n'ai plus la langue ni les codes ni mes amis ni ma famille, mais c'était ma mère aussi, ce pays. Le chauffeur acquiesce avec indifférence. Il me prend pour une folle.
Hanoï bougeait comme une vague folle, et nous n'étions que de petites barques dessus, qui tanguaient. Il n'y avait plus de rôle préétabli. Chacun faisait ce qu'il voulait.
C'était moi, il fallait me voir, ce soir-là, j'étais folle et merveilleuse d'être aimée, d'aimer...
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Dans la même œuvre

On enterre les gens dans une tombe à leur taille pendant trois ans, au Vietnam. Puis, ce délai passé, la chair évaporée, on transvase dans un coffret plus chétif ce qu'il reste du corps : les os. Les cimetières sont donc faits de petits coffrets d'os. Ce sont eux qui demeurent, singuliers. Le premier cercueil est temporaire, public, il ne sert qu'à désosser et reçoit, tous les trois ans, différents morts. C'est un lieu de repos passager. Ensuite, dans l'unique boîte, il n'y aura plus que les os propres, comme si la chair importait peu, modifiable telle qu'elle est le long d'une vie, tantôt fraîche, tendre, lisse, tantôt ridée, malade, tavelée, tantôt douce, serrée, tantôt rêche, distendue, tantôt cisaillée tantôt… À la fin, il n'y a plus que les os qui s'entrechoquent.
Tu as guéri. Tu as retrouvé un corps de vivant, un cœur de vivant, un visage de vivant. La mort est partie. La petite fille est revenue. Et tu as décidé, en ce retour, parce que tu pouvais enfin marcher et vivre, de te rendre toi-même sur les lieux de ton enfance - ceux que tu avais perdus, ce qui t'avait tué. Tu avais dix-sept ans alors, à peine, et tu as pris l'avion, seule, pour retourner à Hanoï.
Les matins devenaient bisques, miels, blés, blonds. La vie allait pouvoir commencer.
Elles veulent mourir vivantes, elles veulent vivre mortes.
Mais déjà quelque chose mourait en elle: la joie. Elle ne comprenait pas, à dix ans, comment ils avaient pu quitter ce paradis pour finir ici, dans le gris.