Œuvre

Situations II (1948)

Les pays s'inondent réciproquement de «Digests» c'est-à-dire, comme le nom l'indique, de littérature déjà digérée, de chyle littéraire.
Le prosateur écrit, c'est vrai, et le poète écrit aussi. Mais entre ces deux actes d'écrire il n'y a de commun que le mouvement de la main qui trace les lettres.
Le jeune homme assiste à l'effondrement de l'univers sérieux qui protégeait son enfance.
Le surréalisme avec son aspect ambigu de chapelle littéraire, de collège spirituel, d'église et de société secrète n'est qu'un des produits de l'après-guerre.
Même si le propos de l'auteur est de donner la représentation la plus complète de son objet, il n'est jamais question qu'il raconte tout, il sait plus de choses encore qu'il n'en dit. C'est que le langage est ellipse.
Donc, recommençons. Cela n'amuse personne, ni vous, ni moi. Mais il faut enfoncer le clou.
Un amour, une carrière, une révolution: autant d'entreprises que l'on commence en ignorant leur issue.
L'utilitarisme était la philosophie de l'épargne: il perd tout sens quand l'épargne est compromise par l'inflation et les menaces de banqueroute.
L'auteur établit rarement une liaison entre ses oeuvres et leur rémunération en espèces. D'un côté, il écrit, il chante, il soupire; d'un autre côté, on lui donne de l'argent.
La facilité se vend mieux: c'est le talent enchaîné, tourné contre lui-même, l'art de rassurer par des discours harmonieux et prévus.
Un auteur écrivait pour dix mille lecteurs; on lui donne le feuilleton critique d'un hebdomadaire; il en aura trois cent mille, même si ses articles ne valent rien.
Il a épousé depuis une héritière, il ne la trompe pas ou bien c'est en voyage et à la sauvette, bref, le plus fidèle des maris.
Si l'on tient la liberté pour le principe et le but de toute activité humaine, il est également faux que l'on doive juger les moyens sur la fin et la fin sur les moyens.
Lorsqu'un nouveau parti s'emparait du pouvoir, il proscrivait la moitié du Sénat et créait d'urgence une nouvelle fournée de sénateurs pour boucher les trous.
Fra Angelico, dit-on, peignait à genoux: si cela est vrai, beaucoup d'écrivains lui ressemblent, mais ils vont plus loin que lui: ils croient qu'il suffit d'écrire à genoux pour bien écrire.
Il fallait donner beaucoup de gages et mener une vie exemplaire, au XIXe siècle, pour se laver du péché d'écrire aux yeux des bourgeois: car la littérature est par essence hérésie.
Le livre reste l'infanterie lourde qui nettoie et occupe le terrain.
La pression de l'histoire nous révélait soudain l'interdépendance des nations - un incident à Shanghaï, c'était un coup de ciseaux dans notre destin.
Torricelli a inventé la pesanteur de l'air, je dis qu'il l'a inventée plutôt que découverte, parce que, lorsqu'un objet est caché à tous les yeux, il faut l'inventer de toutes pièces pour pouvoir le découvrir.
Cette classe qu'on a heureusement baptisée «moyenne» enseigne à ses fils qu'il ne faut rien de trop et que le mieux est l'ennemi du bien.
«Si l'on me torturait, que ferais-je?»Et cette seule question nous portait nécessairement aux frontières de nous-mêmes et de l'humain, nous faisait osciller entre le no man's land où l'humanité se renie et le désert stérile d'où elle surgit et se crée.
Aujourd'hui le public est, par rapport à l'écrivain, en état de passivité: il attend qu'on lui impose des idées ou une forme d'art nouvelle. Il est la masse inerte dans laquelle l'idée va prendre corps.
Il paraît que les bananes ont meilleur goût quand on vient de les cueillir: les ouvrages de l'esprit, pareillement, doivent se consommer sur place.
La prose est utilitaire par essence; je définirais volontiers le prosateur comme un homme qui se sert des mots. M. Jourdain faisait de la prose pour demander ses pantoufles et Hitler pour déclarer la guerre à la Pologne.
Il nous paraît, en effet, que le reportage fait partie des genres littéraires et qu'il peut devenir un des plus importants d'entre eux.