À Port-Soudan, le crépuscule obéissait à un rituel immuable. Un bref instant les toits, les ombrelles légères des arbres, les rinceaux des palmes, comme portés à incandescence par la chaleur accumulée du jour, laissaient fuser des flammes où dansaient les couleurs les plus violentes d'oxydes et de sulfures. Ce paroxysme semblait rendre fous les charognards dont les patientes orbes soudain se précipitaient, se mêlaient, se heurtaient. Des grappes d'oiseaux
clabaudeurs roulaient dans le ciel, des tourbillons de plumes ensanglantées tombaient lentement sur la ville comme un voile de suie.
Vingt ans d'Afrique m'ont habitué à ne pas considérer la magie comme une chose extraordinaire. L'alcool y aide peut-être aussi.
Ce n'était pas l'opinion, qu'on sache, qui avait rétabli l'honneur du capitaine Dreyfus, ni vaille que vaille de la France en 1940. De là aussi qu'il y avait alors de la politique, de la critique, de la polémique, de la littérature: toutes choses qui sont des combats. Au lieu que mes yeux, mes oreilles qu'un exil prolongé avait rendus naïfs, n'étaient plus frappés que par des platitudes de pourcentages et de gestion- des affaires, de l'économie, de carrière, de textes, de sentiments...
Les mouvements du monde, les guerres, les révolutions, nous les voyons à travers le prisme de nos passions, qui en sont en retour modifiées.
Et s'il n'est pas de plus haut bonheur que dans la coïncidence d'un amour et d'une grande espérance humaine, il n'est probablement de pire malheur que lorsque l'abandon vient tout vous ôter, de ce qui l'instant d'avant était encore le plus charnellement proche de vous, jusqu'aux vastes horizons que la pensée croyait embrasser.
Cela faisait bien des années que j'avais désappris l'hiver. L'accablant rayonnement du ciel blanc, l'étuve des nuages sous lesquels fumait la mer, parfois de grandes roues de sable crissant venues du désert de Nubie, et dont le tournoiement au dessus de la ville laissait les chairs aussi racornies que celles des momies: c'étaient là tous mes météores.
Par la vitre du train qui remontait la vallée du Rhône, j'observais les tristes apprêts du froid comme un autre eût assisté à une pièce de théâtre. Entre des replis de terre noire, des flaques brillaient comme des monnaies dans les dernières lueurs du jour. Des chemins détrempés, marqués par le piétinement des bêtes, fuyaient vers des lointains hachurés de mauve et de brun. Le ciel au-dessus de ça déchiquetait des vagues grises où volaient des corbeaux. Ailleurs, on voyait des maisons aux murs tachés d'humidité, des néons tremblaient derrière des vitres embuées, des parkings moutonnaient sous des néons orange. Une pluie mêlée de neige faisait briller les trottoirs comme des tailles d'anthracite, éclatait en gerbes de perles autour des lampadaires.
La mort, d’ailleurs, fixe pour toujours les traits, les paroles, les attitudes : tandis que celle qui est partie, on devine avec effroi que chaque seconde qui passe modifie imperceptiblement son image, l’éloigne de celle qu’on a chérie, que des mots qu’on ne lui connaissait pas sortent de ses lèvres, des pensées traversent son esprit auxquelles on n’est pas associé, et qu’on ignorera toujours.
Je sais ce que c'est que la mort, on se doute qu'au moment où j'en suis de ma vie je l'ai plus d'une fois croisée, mais j'affirme qu'elle ne laisse pas aussi intimement brisé que l'abandon.
Celui qui abandonne son camarade sous le feu, celui qui le donne à la police ennemie, il l'a déjà trahi, il a toujours été un lâche et une balance.