Par la vitre du train qui remontait la vallée du Rhône, j'observais les tristes apprêts du froid comme un autre eût assisté à une pièce de théâtre. Entre des replis de terre noire, des flaques brillaient comme des monnaies dans les dernières lueurs du jour. Des chemins détrempés, marqués par le piétinement des bêtes, fuyaient vers des lointains hachurés de mauve et de brun. Le ciel au-dessus de ça déchiquetait des vagues grises où volaient des corbeaux. Ailleurs, on voyait des maisons aux murs tachés d'humidité, des néons tremblaient derrière des vitres embuées, des parkings moutonnaient sous des néons orange. Une pluie mêlée de neige faisait briller les trottoirs comme des tailles d'anthracite, éclatait en gerbes de perles autour des lampadaires.

À lire aussi de Olivier Rolin

En parlant de solitude, j'ai oublié d'évoquer une créature : mon petit chat. Nous nous sommes beaucoup attachés l'un à l'autre. Il vient de sauter de mon épaule où il avait dormi tranquillement. Il est discipliné, tendre, espiègle, il sait quand je m'apprête à manger, il s'approche et commence à griffer mes bandes molletières. Une fois il est sorti par la porte ouverte, je l'ai longtemps cherché mais il est revenu de lui-même. Cela peut paraître étrange, mais de petit être gris apaise ma tristesse même si, en jouant, il mélange mes papiers ou salit ma table avec ses pattes sales
La mort, d’ailleurs, fixe pour toujours les traits, les paroles, les attitudes : tandis que celle qui est partie, on devine avec effroi que chaque seconde qui passe modifie imperceptiblement son image, l’éloigne de celle qu’on a chérie, que des mots qu’on ne lui connaissait pas sortent de ses lèvres, des pensées traversent son esprit auxquelles on n’est pas associé, et qu’on ignorera toujours.
Le temps est venu où les répertoires sont pleins d'adresses dont on ne poussera plus jamais la porte, de numéros de téléphone qu'on ne composera plus jamais - mais les rayer serait une profanation. Ces inscriptions sont comme les fantômes qui marquent dans les bibliothèques la place des livres absents.
Et tous les autres dont les visages plus lointains sont là dans l'ombre. Le temps est venu où les répertoires sont pleins d'adresses dont on ne poussera plus jamais la porte, de numéros de téléphone qu'on ne composera plus jamais - mais les rayer serait une profanation. Ces inscriptions sont comme les fantômes qui marquent dans les bibliothèques la place des livres absents. Cela fait des années que ça a commencé, ce lent effacement du monde, et la disparition des proches qui au début me semblait une effraction scandaleuse du néant dans la vie a pris désormais, tout en restant aussi choquante, la forme de l'inéluctable et presque de l'habituel. Il me semble que je dois en parler, même si je me suis promis d'exclure autant que possible l'intime de ce récit, ou de ne l'évoquer que lorsque c'est le monde extérieur qui le suscite, car cette attrition du territoire de l'amitié est une des raisons du mouvement qui m'emporte loin sur les routes du vaste monde : je m'éloigne d'un monde peu à peu, opiniâtrement déserté. Mes amis morts, dont l'absence me pèse, me font de plus en plus léger, une plume prête à s'envoler, un "bateau frêle comme un papillon de mai.". Ce livre est un livre sur le monde et sur l'éloignement du monde
La vie n'est pas une ligne, une trajectoire, elle est un arbre infiniment ramifié et feuillu, une chevelure immense. Ces autres vies ont à petits coups forgé la tienne, et dans ces destins que tu ne connais plus, au Pérou, au Soudan, en Russie, partout où tu es passé, une part infime de toi continue à vivre - ou meurt - sans toi. C'est cela, en fin de compte, dont tu veux essayer de donner une idée - tu viens enfin de le comprendre nettement.
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Dans la même œuvre

À Port-Soudan, le crépuscule obéissait à un rituel immuable. Un bref instant les toits, les ombrelles légères des arbres, les rinceaux des palmes, comme portés à incandescence par la chaleur accumulée du jour, laissaient fuser des flammes où dansaient les couleurs les plus violentes d'oxydes et de sulfures. Ce paroxysme semblait rendre fous les charognards dont les patientes orbes soudain se précipitaient, se mêlaient, se heurtaient. Des grappes d'oiseaux clabaudeurs roulaient dans le ciel, des tourbillons de plumes ensanglantées tombaient lentement sur la ville comme un voile de suie.
Vingt ans d'Afrique m'ont habitué à ne pas considérer la magie comme une chose extraordinaire. L'alcool y aide peut-être aussi.
Ce n'était pas l'opinion, qu'on sache, qui avait rétabli l'honneur du capitaine Dreyfus, ni vaille que vaille de la France en 1940. De là aussi qu'il y avait alors de la politique, de la critique, de la polémique, de la littérature: toutes choses qui sont des combats. Au lieu que mes yeux, mes oreilles qu'un exil prolongé avait rendus naïfs, n'étaient plus frappés que par des platitudes de pourcentages et de gestion- des affaires, de l'économie, de carrière, de textes, de sentiments...
Les mouvements du monde, les guerres, les révolutions, nous les voyons à travers le prisme de nos passions, qui en sont en retour modifiées.
Et s'il n'est pas de plus haut bonheur que dans la coïncidence d'un amour et d'une grande espérance humaine, il n'est probablement de pire malheur que lorsque l'abandon vient tout vous ôter, de ce qui l'instant d'avant était encore le plus charnellement proche de vous, jusqu'aux vastes horizons que la pensée croyait embrasser.