Œuvre

Pensées, maximes, réflexions, observations (1855)

On a recours au burin pour perpétuer la mémoire du bien qu'on fait, et l'on n'a pas même un crayon pour tracer sur le vélin mobile le bien qu'on reçoit.
L'éloquence, telle qu'un fleuve majestueux, doit toute sa magnificence à la nature : mais, comme le fleuve a besoin de digues qui dirigent son cours, l'éloquence ne peut se passer des règles du goût.
On voit tant de gens chez qui l'esprit est remplacé par le ridicule, qu'en vérité l'on aurait tort de se plaindre lorsqu'il n'y a qu'absence d'esprit.
La flatterie produit quelquefois ce bien, qu'en louant les grands des vertus qu'ils n'ont pas, elle leur impose, pour ainsi dire, l'obligation de les acquérir, ou du moins d'en prendre le masque.
Nos faiblesses doivent rester cachées, non sous le voile de l'hypocrisie, mais sous celui de la pudeur.
Il est plus facile de jeter du ridicule sur une belle action que de l'imiter.
Un livre de morale est comme une boutique de friperie ; l'auteur y étale souvent les pensées d'autrui, mais il a grand soin de les retourner auparavant.
Epouser une femme par amour, c'est trop souvent une folie romanesque, un tort de l'esprit ; mais l'épouser pour la fortune, c'est un manque de délicatesse, c'est une flétrissure du coeur.
Quelque obligation qu'on ait au hasard, on rougit d'en convenir. C'est, de tous les bienfaiteurs, celui qui fait le plus d'ingrats.
S'il est des vers qui ont fait la réputation de leurs auteurs, il est encore plus d'auteurs qui ont fait la réputation de leurs vers.
Ce qui rend si pénible aux femmes la marche du temps, c'est leur miroir ; peu savent l'envisager de sang-froid.
Enclume, ou marteau : tel est le sort de la plupart des hommes ! Heureux, mille fois heureux le sage qui possède le secret de n'être ni l'un ni l'autre.
Le passé s'embellit, à nos yeux, des ennuis du présent.
Qui n'aime à s'abandonner aux prestiges de la mémoire et de l'imagination ? Qui n'aime à faire, en quelque sorte, du passé et de l'avenir le présent ?
Les petites considérations sont les entraves habituelles du génie.
Autre temps, autre manière de voir. N'est-ce pas cette maxime, fondée sur l'expérience, qui justifie tant de philosophes accusés de n'être pas toujours d'accord avec eux-mêmes ?
La philosophie n'est que la sagesse humaine, et l'on ne peut raisonnablement exiger d'elle plus de perfection que n'en comporte notre nature.
Qu'un homme tombe par terre, il y aura toujours des gens prêts à le couvrir de boue.
L'écrivain qui n'a d'autre esprit que l'esprit de son siècle parvient rarement à la postérité.
On doit juger la première édition d'un ouvrage sur l'ensemble et non sur les détails. Les détails se perfectionnent, de reste, quand l'ensemble est satisfaisant.
Se plaindre d'une injustice, c'est presque toujours en provoquer une nouvelle.
Les cervelles humaines sont de véritables girouettes que le vent de la fortune dirige à son gré.
La mémoire est un des plus précieux dons de la nature, mais, par la confiance aveugle qu'elle nous inspire, elle favorise trop souvent la paresse.
Pour bien apprécier les usages d'un pays, il faut que l'habitude y ait un peu façonné les verres de notre lorgnette.
Nous aimons à trouver dans nos supérieurs des faiblesses qui soient, en quelque sorte, les garants de leur indulgence pour nos propres fautes.