Œuvre

Pastorale américaine (1997)

Les prêtres, ils n'ont jamais eu des idées avancées, sinon ils se seraient pas faits prêtres.
J'étais une biographie en mouvement, une mémoire jusqu'à la moelle des os.
Il n'est guère étonnant que les bribes de réalité que tel chérit comme la trame de sa biographie, tel autre ... les considère comme un voyage en Grande Mythomanie.
Comme si quelqu'un qui a dépassé l'âge de dix ans pouvait croire qu'on peut subjuguer d'un sourire (si gentil et si chaleureux fût-il) toutes les agressions de l'existence, tout maîtriser quand le bras puissant de l'imprévu vient s'abattre sur vous.
C'est même comme ça qu'on sait qu'on est vivant : on se trompe. Peut-être que le mieux serait de renoncer à avoir tort ou raison sur autrui et continuer rien que pour la balade.
C'est même comme ça qu'on sait qu'on est vivant : on se trompe.
Il y a cent façons de prendre la main de quelqu'un. Selon que c'est la main d'un enfant, la main d'un ami, la main d'un parent âgé, la main de celui qui part, la main du mourant, la main du mort.
Le fait est que comprendre les autres n'est pas la règle dans la vie, c'est de se tromper sur leur compte, encore et encore, encore et toujours, avec acharnement et, après y avoir bien réfléchi, se tromper à nouveau. C'est même comme ça qu'on sait qu'on est vivant : on se trompe. Peut-être que le mieux serait de renoncer à avoir tort ou raison sur autrui, et continuer rien que pour la balade. Mais si vous y arrivez, vous… alors vous avez de la chance.
Le fait est que comprendre les autres n'est pas la règle dans la vie, c'est de se tromper sur leur compte, encore et encore, encore et toujours, avec acharnement et, après y avoir bien réfléchi, se tromper à nouveau.
« Je me sens solitaire », lui disait-elle quand elle était toute petite, et ne réussit jamais à deviner où elle avait attrapé ce mot. Solitaire. Comment imaginer un mot plus triste dans la bouche d'une enfant de deux ans ? mais elle savait dire tant de choses si jeune, elle avait appris à parler si facilement, au début, si intelligemment – peut-être était-ce la cause de son bégaiement, tous ces mots qu'elle connaissait mystérieusement avant que les autres enfants en soient capables d'articuler leur propre nom, peut-être était-ce la charge émotive trop lourde d'un vocabulaire qui comporte la phrase « je me sens solitaire ».
La vie n'est qu'une courte période de temps pendant laquelle on est vivant.
À une réunion commémorative, le narcissisme est la chose au monde la mieux partagée, mais là, j'avais droit à une lame de fond.
On lutte contre sa propre superficialité, son manque de profondeur, pour essayer d'arriver devant autrui sans attente irréaliste, sans cargaison de préjugés, d'espoirs, d'arrogance; on ne veut pas faire le tank, on laisse son canon, ses mitrailleuses et son blindage; on arrive devant autrui sans le menacer, on marche pieds nus sur ses dix orteils au lieu d'écraser la pelouse sous ses chenilles; on arrive l'esprit ouvert, pour l'aborder d'égal à égal, d'homme à homme comme on disait jadis. Et, avec tout ça, on se trompe à tous les coups. Comme si on n'avait pas plus de cervelle qu'un tank.
D'ailleurs qui est fait pour l'invraisemblable? Personne. Qui est fait pour la tragédie et la souffrance absurde? Personne. La tragédie de l'homme qui n'était pas fait pour la tragédie, c'est la tragédie de tout homme.
Que l'être humain ait ses facettes, cela ne le surprenait pas, même s'il était toujours un peu choqué de le redécouvrir à l'occasion d'une déception. Ce qui le stupéfiait, c'était cette façon qu'avaient les gens d'arriver à épuisement, de se vider de leur substance particulière et personnelle, au terme de quoi on les voyait devenir le type même de personne qui les aurait consternés naguère.
Ces hommes à l'intelligence bornée mais à l'énergie sans limites, ces hommes prompts à se lier d'amitié et prompts à se lasser, ces hommes pour qui la chose la plus importante de l'existence était de continuer à vivre quoi qu'il arrive, étaient nos pères ; nous avions pour tâche de les aimer.
Voilà sa fille qui l'exile de sa pastorale américaine tant désirée pour le précipiter dans un univers hostile qui en est le parfait contraire, dans la fureur, la violence, le désespoir d'un chaos infernal qui n'appartient qu'à l'Amérique.
Les prêtres, ils n'ont jamais eu des idées avancées, sinon ils se seraient pas faits prêtres.
Il ne cessait de se regarder vivre de l'extérieur. La lutte de sa vie, c'était d'enfouir ce drame. Mais comment faire ? De toute sa vie il n'avait jamais eu l'occasion de se demander : « Pourquoi est-ce que les choses sont ce qu'elles sont ? » Pourquoi se tourmenter lorsque les choses vont toujours à merveille. « Pourquoi les choses sont-elles ce qu'elles sont ? » C'est la question sans réponse, et, jusque-là, il avait eu le bonheur d'ignorer même que cette question se posait.
Au fil du repas, je fus impressionné par l'assurance avec laquelle il débitait ses lieux communs, et par la bonne grâce dans lesquels ils baignaient. J'attendais toujours qu'il laissât affleurer quelque chose de plus que cette anodinité étudiée, mais il n'émergeait du superficiel que du superficiel. Ce qu'il a en lieu et place de personnalité, c'est sa fadeur bienveillante, pensai-je ; il en rayonne.