Œuvre

Papiers collés 1 (1973)

L'amour c'est le coeur qui s'émeut en même temps que l'intelligence.
Ce qui m'intéresse, c'est ce qui m'échappe. Et ce qui m'échappe me donne la mesure de ce que je suis.
A m'écouter vivre, il me semble que (l'amour) est mon seul sujet, mon seul embarras, ma seule terreur. Et peut-être mon seul dépit.
Il est facile de se critiquer. Dérisoirement. C'est pourquoi il vaut mieux laisser ce plaisir aux autres.
L'aphorisme est positivement fou comme peut être folle, quant à la mer qui n'y comprend rien, la baleine.
Le rêve est l'aphorisme du sommeil.
L'amour c'est le corps qui s'émeut en même temps que l'intelligence, que la connaissance, et la bat de vitesse, quoique enrichi par elle, si bien qu'elle ignore si elle est vaincue ou séduite.
L'art de la photographie offre un beau symbole. On «prend» le paysage, ou le phénomène, ou le visage. Et l'on développe. Mais ce qui a eu besoin de lumière, d'exposition, ne pourra se «rendre» que dans l'obscurité.
Vivre, c'est enregistrer. Ce qu'on appelle l'inspiration, ce ne sont que les moments privilégiés où la cire humaine trouve aiguille adéquate.
Le malade est au médecin ce qu'est l'homme au romancier: un cas. Plus l'homme est touché, plus le romancier s'intéresse. On dira que c'est humain. Alors que l'humanité décroît en fonction de l'intérêt qui pousse.
La paresse est sans doute la plus difficile, la plus fatigante façon d'être qui soit.
L'obsession de la mort, du temps, est un poison, dirai-je mortel, qui minerait toute possibilité de bonheur, si le bonheur était en ce monde autre chose qu'un voeu.
Rien de plus naturel que de vouloir être aimé pour soi-même. Et rien de plus sot, car soi-même n'existe pas. L'amour est toujours approximatif.
La meilleure définition de l'homme, je la trouve chez La Fontaine, qui n'y prétendait sans doute pas. «Si un luth jouait tout seul, il me ferait fuir, moi qui aime extrêmement la musique.»
Quelqu'un qui me donne sans que je lui demande rien, c'est louche. Il doit vouloir me traîner quelque part, me faire vivre à sa façon.
Le maximum de simplicité va avec le maximum de difficulté quant à soi-même. Etre simple n'est pas simple, voilà la gageure. Je n'ai pas rencontré d'individus simples. Et parmi les moins doués, ceux qui disent l'être.
Ce qu'on est, c'est ce qu'on pense involontairement, et qui nous guide au moment où nous nous croyions perdus. Pensées-oiseaux.
L'impossibilité d'aimer sans avoir envie d'être aimé soi-même retire toute grâce à ce sentiment.
Noyer le présent. Nous sommes les poissons de l'air.
Le fait même de se montrer sans cesse aux autres avec le masque de celui que l'on voudrait être nous fait perdre l'envie d'être véritablement celui-là et de travailler à le devenir.
Nous fabriquons du souvenir.
Fidèle à soi-même, c'est fidèle à son futur, non à son passé.
La mémoire est comme le dessus d'une cheminée. Pleine de bibelots qu'il sied de ne pas casser, mais qu'on ne voit plus.
On est pour soi-même le contradicteur idéal. Son meilleur ennemi.
Je suis sûr que Dieu existe. Quant à y croire, c'est une autre affaire.