Œuvre
Mille et une pensées (2005)
Le distinguo est récent et subtil entre les biographies autorisées et sauvages. Les premières, qui ratissent les mémoires, recèlent moins d'inexactitudes. Les secondes, qui fouillent les poubelles, sont parfois plus amusantes.
Si mes oeuvres complètes reflétaient mieux mes conditions de travail, elles seraient à tordre: toutes les idées me viennent dans mon bain.
Tant de livres paraissent chaque jour, écrits ou pas par ceux qui les signent, qu'ils démythifient l'acte préalable et déconsidèrent le produit final.
L'avantage du livre sur le disque doit résider dans le fait que le premier, même sans intérêt, n'abîme jamais la vue alors que le second, même classé au hit-parade, casse souvent les oreilles.
La recette de l'écrivain n'est pas sans rapport avec la formule du pastis: cinquante volumes de songe-creux pour mille volumes d'encre.
La promotion d'un livre doit être vécue comme une espèce de rougeole: elle dure un grand mois, finit par donner des boutons et laisse quelques minuscules cicatrices.
Si Flaubert avait écrit Madame Bovary cette année, l'ultime chapitre décrirait sans doute Charles, veuf inconsolable, réécoutant inlassablement le dernier message enregistré par Emma sur le répondeur de son portable.
Il existe un abus que je ne peux dénoncer qu'en y ajoutant: la pollution imprimée.
La mort, on y va seul ou accompagné par un tas de gens qui vous disent: «Ce n'est rien, on vous suit.» Mais quand on se retourne, au seuil de l'éternité, il n'y a plus personne.
La mort a tué trop d'hommes pour être inhumaine.
A partir d'un certain âge, il n'y a plus de victoires. Seulement des commémorations.
Quand on est mort, on ne vieillit plus. L'éternité, c'est d'avoir jusqu'à la fin des temps l'âge qu'on avait le jour de son trépas.
Je voudrais reposer sur la Côte d'Azur, pays où le climat est plus clément et où les veuves sont plus bronzées.
L'homme ne devient véritablement adulte qu'à l'instant où il meurt. Trop tard.
Tous ces gens en bonne santé qui disent: «Quand je serai mort» sans y croire vraiment alors qu'il s'agit de la seule certitude de la vie...
Les lunettes noires ont été inventées pour qu'on ne voie pas les yeux secs des familles à certains enterrements.
Dis-moi dans quel quartier tu es mort et je te dirai comment tu vivais.
Dans un monde où l'on est capable de tout prévoir sauf le trépas, la longévité possède un caractère ludique.
La mort confère aux ilotes et aux rigolos la dignité des pontifes.
Ce qui me navre presque autant que de devoir faire mes bagages pour l'au-delà est de ne rien pouvoir glisser dedans tant il est vrai que, chez nous, le trépas annule complètement la sacro-sainte propriété.
Le drame de la société - occulté par la prospérité des marbriers et la satisfaction des fleuristes - quand on inhume un homme, c'est de devoir enterrer en même temps un pouvoir d'achat.
Le double avantage du trépas: faire prendre enfin au sérieux ses angoisses existentielles et avoir le droit de dormir dans la cour des grands.
Les promesses du bonheur éternel dans l'au-delà et de résurrection finale eussent sans doute été plus crédibles si le Créateur de toute chose avait dispensé les défunts de l'ultime épreuve de la décomposition corporelle.
Il a tenu à se faire enterrer à huit heures du matin comme si son après-midi était encore surchargé...
Illogique et étrange cette habitude de dire au revoir aux défunts dans les cimetières plutôt que, trois jours plus tôt, dans leur chambre de malade.