Œuvre
Mille et une pensées (2005)
La trompeuse mansuétude de la mort: elle attend le dernier jour de la vie pour consommer son oeuvre.
Après un séisme, un incendie, un déraillement ou un naufrage: le distinguo idiot entre les morts qu'on a retrouvés et les disparus qu'on ne retrouvera jamais ou trop tard.
Je hais, plus que la mort, l'homme qui donne la mort à l'homme, s'appropriant ainsi ce qu'il y a de plus malfaisant dans le divin.
Cruauté inexorable de la nature. Terrorisme aveugle de la mer. On peut, à la rigueur, essayer de discuter avec Ben Laden. Pas avec une vague haute de vingt mètres.
Saint-Ex, qui aurait célébré son centenaire la semaine sernière, n'y parviendra jamais. Coluche, Le Luron et Balavoine non plus. On ne les aura pas vus perdre leurs cheveux, leurs dents et leur gloire.
Une vie: on fait le con jusqu'au moment où on fait le mort.
Les agonisants célèbres sont priés de ne pas lambiner et de trépasser de préférence avant le mardi à midi s'ils souhaitent obtenir une couverture en couleur en guise de suaire.
Signe des temps: on entend de plus en plus souvent dire de gens qui ont vécu dans la paresse qu'ils sont morts courageusement.
Les gens qui ne savent pas rire à la fin d'un enterrement font rarement de vieux os.
Il est mort inconnu parce qu'il avait refusé qu'on sache comment il vivait.
L'égalité tardive et relative des cimetières évoque la condition pénitentiaire: deux mètres carrés pour tout le monde mais la perpétuité seulement pour quelques-uns.
J'ai cessé d'aller aux enterrements par lassitude de ne rencontrer, ces jours-là, que des seconds rôles.
Il y aurait un moyen pour simplifier les successions, supprimer les guerres familiales autour des cercueils et augmenter le chagrin des survivants: autoriser les défunts à emporter tout leur argent dans l'au-delà.
L'honnête homme du XXIe siècle accueillera la mort d'un front serein, fier de se sacrifier pour que l'on n'atteigne pas le seuil de saturation aux péages, dans les universités et sur les plages.
Le danger de mourir trop longtemps après avoir arrêté ses activités professionnelles: on rate sa sortie.
Dans les cimetières, les saules pleurent plus longtemps que les familles.
Le moi est haïssable. Mais c'est tout ce que j'ai.
J'ai souvent eu faim avant les repas. C'est insuffisant pour comprendre vraiment la misère.
J'ai arrêté de dîner en ville lorsque je me suis rendu compte que je n'aurais jamais le courage de renverser le contenu de la soupière dans le décolleté de la maîtresse de maison.
Aujourd'hui, et pour la première fois depuis très longtemps, je n'ai pas écouté les informations. Qu'importe qu'on s'étripe partout dans le monde si j'ai la paix en moi.
J'ai dû choisir entre la notoriété allouée par le grand public et la considération prodiguée par quelques esprits distingués: le grand public distribue plus d'argent que les esprits distingués.
J'aime ou je n'aime pas. J'épargne ainsi à mes contemporains les moins sympatiques l'odieuse et outrageante indifférence.
Ma chance: la plupart des humoristes sont morts.
J'ai parfois des bouffées d'immodestie que, par modestie, je me dois de signaler.
J'ai résolu voilà longtemps d'admirer des gens qui n'avaient rien d'admirable afin de conserver toute mon humilité.