Œuvre
Mille et une pensées (2005)
Si l'on ne manque pas de brodeurs d'infortunes, il y a pénurie de ravaudeurs de réputations.
Le journalisme moderne exige d'autant plus de talent que le préposé manque d'informations. Ainsi s'explique que les confrères qui sortent peu de chez eux finissent par devenir écrivains.
Les benjamins de la rédaction auxquels on confie - surtout l'été - un erticulet nécrologique ignorent trop souvent que le trépas constitue ou bien la fin d'une notoriété ou bien le début de la postérité.
Plus d'un demi-siècle de journalisme et toujours l'impression mi-grisante mi-cupabilisante d'exercer une activité marginale.
Le plagiat constitue la seule preuve qu'avant d'écrire un homme de lettres a lu.
La république des lettres est devenue bananière dans les coulisses de laquelle s'activent des dizaines de nègres plus talentueux que les «auteurs» dont ils guident la plume.
L'écriture est comparable à l'amour physique. L'instigateur de l'exercice n'est jamais assuré du plaisir des partenaires qu'il ambitionne de rendre aussi heureux que lui.
Le livre est avec la religion la seule façon de faire de l'argent avec la morale.
J'écris ce que j'aurais envie de lire. Gros risque: si je suis un lecteur sans goût, je serai un écrivain sans talent.
Pavés de plage: bouquins d'au moins quatre cents pages encore plus longs à lire qu'à écrire. Servent d'alibi à la culture estivale et de supports aux crèmes solaires.
La querelle d'experts sur le nombre d'illettrés en France (certains parlent de quelques centaines de milliers, d'autres évoquent plusieurs millions) démontre que, si les jeunes ne saven,t pas lire, les vieux ne savent plus compter.
Ecrire pour voir clair soi-même. Puis se relire comme s'il s'agissait des phrases de quelqu'un d'autre. Pratique salubre et distanciée qui diminue les solécismes et permet de réduire la culpabilisation en cas d'échec.
J'ai commencé par affirmer que je relisais Bossuet. Puis j'ai eu envie de le relire. Enfin, j'ai relu Bossuet. En me demandant si je l'avais jamais lu...
La signature de livres permet de constater que certains auteurs qu'on croyait morts sont toujours vivants, et de mieux comprendre la morosité des personnes qui, à Amsterdam, attendent le chaland, assises dans une vitrine.
Les auteurs à gros tirages se privent de la confortable possibilité de se répéter ou de se contredire qu'offre la certitude de n'avoir pas été précédemment lus.
Il ya autant d'immodestie à écrire pour les autres que l'illogisme à n'écrire que pour soi.
Règle d'or du roman à clés: le trou de serrure appartient au premier qui a l'idée d'y visser son oeil.
Les écrivains emploient plus de mots que d'idées. Les penseurs utilisent plus d'idées que de mots. Les écrivains-penseurs sont des indécis qui, n'ayant pas su choisir leur camp, encourent l'incompréhension des écrivains et le mépris des penseurs.
A entendre les conversations d'éditeurs, on ne devrait plus distinguer qu'entre deux grandes catégories de livres: ceux qu'on peut vendre au-dessous de vingt euros et les autres.
Un écrivain est un zombie qui croit être allé au bout de son destin chaque fois qu'il est parvenu à la fin d'un feuillet.
Quand j'écris des choses intelligentes, j'ai toujours l'impression que quelqu'un me tient la main. Quand ma plume s'égare, c'est que je suis seul.
«Un seul être vous manque et tout est dépeuplé.» La grande chance de cette nunucherie a été de se limiter à douze syllabes. Les prosateurs, eux, font toujours trop long.
Je n'admire vraiment que les écrivains dont je n'ai pas lu les livres et que les actrices dont je n'ai pas vu les films. Ainsi, puis-je les créditer d'un génie absolu au lieu de leur reconnaître un talent relatif.
César, Louis XIV et Napoléon demeurent les meilleurs filons des historiens: bibliographie abondante et aucun risque de rectificatif.
Ah! la double outrecuidance qui consiste d'abord à noter les fadaises qui vous viennent à l'esprit et ensuite à les soumettre à autrui.