Œuvre
Mille et une pensées (2005)
Le journaliste idéal sous tous les gouvernements: le rédacteur anonyme et respectueux du Journal officiel.
Presse: recèle l'actualité avant d'envelopper le poisson.
La chronique constitue le bâton de maréchal d'une carrière journalistique qui, permettant de ne plus parler que de soi, éloigne les mauvaises fréquentations auxquelles on doit d'avoir pris du galon.
La confraternité n'est pas un vain mot qui aboutit à ce qu'un écrivain non journaliste a dix fois moins de chances qu'un autre de voir évoquer ses oeuvres dans les journaux.
C'est parce qu'ils pratiquent le respect vigoureux des propos qu'on leur tient que certains journalistes écrivent parfois n'importe quoi.
Ils me font rire les confrères qui croient qu'ils sont supérieurs aux autres parce que leurs employeurs les affectent aux sujets nobles. Comme si les héraldistes devenaient aristocrates. Comme s'il suffisait de ne pas savoir rire pour être sérieux.
C'est la grandeur du journalisme que d'apprendre juste avant d'enseigner, puis de tout oublier.
On parvient à avoir du talent lorsqu'on exerce la plénitude de son esprit critique sur ses propres oeuvres. On touche au génie quand on oublie complètement ce sens critique.
L'auto-indiscrétion, née des amours sordides de la promotion à tout prix et de l'édition crapoteuse, va beaucoup plus loin et vise encore plus bas que la presse spécialisée.
Le droit de réponse est le plus précieux avantage acquis des politiciens: il leur permet de nier gratuitement les propos qu'ils ont fait paraître, sans bourse délier, la veille.
J'éprouve parfois la nostalgie de l'époque où l'on distribuait les bons mots comme on alloue aujourd'hui les secours.
Promis. Je ne me moquerai plus des magazines en couleur spécialisés dans les têtes couronnées et les altesses. Ce sont les seuls qui consacrent davantage de place aux grossesses et aux naissances qu'aux agonies et aux trépas.
Quelqu'un qui ne fait pas parler de lui est un infirme en matière de communication. Quelqu'un qui parle de lui est un vaniteux. Quelqu'un qui laisse les autres parler de lui est un imprudent.
Le journaliste modèle: celui qui aime son métier plus que sa famille, son journal, plus que les concurrents et ses confrères, plus que le reste de l'humanité.
La postérité a des raisons que, sur le moment, l'actualité ne connaît point.
Les exemples de contemporains amis qui se fâchent après la lecture d'articles révélant leurs soi-disant fâcheries, sont si nombreux qu'on ne saurait soutenir sans injustice que les journalistes n'ont aucune influence.
Si les Martiens lisent la presse française, ils découvriront que la grande question de cette fin de législature est de savoir aux frais de qui M. Patrick Poivre d'Arvor a, durant ses dernières vacances, repris trois fois de la crème brûlée.
Il suffit d'attendre pour qu'une fausse nouvelle devienne authentique. Et pour pouvoir affirmer qu'on a été le premier à l'annoncer.
Les humoristes, qui sont souvent plus blagueurs que méchants, sont désormais priés de changer de métier ou de ne plus mettre en boîte que les cocus qui, sans doute par respect humain, ne sont pas encore organisés en groupe de pression.
C'est l'une des caractéristiques du journaliste que de se croire aussi important que les événements qu'on le charge de relater. Le cornac préposé à la conduite des éléphants a plus de modestie.
L'écriture ne constitue pas un acte anodin: les mots vous rongent bien avant qu'on ne les trace et les phrases vous poursuivent longtemps après qu'on les a composées.
La presse a du mérite de n'être pas plus pourrie alors qu'elle se range dans la catégorie des produits périssables.
En jetant des fleurs sur un cercueil encore vide et en enterrant Arafat plusieurs jours avant sa mort, les journalistes ont fait entrer la nécrologie dans la littérature d'anticipation.
On reconnaît un vrai journaliste - et je crois en être devenu un avec le temps - à son aptitude à s'approprier gratuitement une information dès qu'elle parvient à sa connaissance grâce au travail d'autres journalistes.
Si la vertu du journaliste consiste à se ranger systématiquement dans l'opposition, c'est parce qu'il est ainsi assuré de n'en retirer aucun profit immédiat.