Œuvre
Mémoires de deux jeunes mariées (1841)
Enfin, j'aime plus que je ne suis aimée; j'ai peur de toute chose, j'ai les frayeurs les plus ridicules, j'ai peur d'être quittée, je tremble d'être vieille et laide quand Gaston sera toujours jeune et beau, je tremble de ne pas lui plaire assez !
Louis m'a dit hier que tu viendrais le chercher et faire tes troisièmes couches à Paris, affreuse mère Gigogne que tu es!
Les hommes, ma chère, m'ont paru généralement très laids. Ceux qui sont beaux nous ressemblent en mal.
Ce triomphe enivre l'orgueil, la vanité, l'amour-propre, enfin tous les sentiments du moi. Cette perpétuelle divinisation grise si violemment, que je ne m'étonne plus de voir les femmes devenir égoïstes, oublieuses et légères au milieu de cette fête.
Je n'ai pas trouvé, ma chère âme, un seul petit moment pour t'écrire.
L'eau me donne alors les grâces piquantes de l'aurore; je me peigne, me parfume les cheveux; et, après cette toilette minutieuse, je me glisse comme une couleuvre, afin qu'à son réveil le maître me trouve pimpante comme une matinée de printemps.
La jalousie est essentiellement bête et brutale.
Si tu l'aimes et si tu as eu la force de maîtriser ton amour, tu ne dois pas risquer ton bonheur. Or, le bonheur dépend beaucoup des premiers jours du mariage...
Quel crime ai-je commis avant de naître pour n'avoir inspiré d'amour à personne ? Dès ma naissance étais-je donc un vieux débris destiné à échouer sur une grève aride ? Je retrouve en mon âme les déserts paternels, éclairés par un soleil.
Le mariage ne saurait avoir pour base la passion, ni même l'amour.
Oui la femme est un être faible qui doit en se mariant, faire un entier sacrifice de sa volonté à l'homme, qui lui doit en retour le sacrifice de son égoïsme.
Etre le principe constant du bonheur d'un homme quand cet homme le sait et mêle de la reconnaissance à l'amour, ah! chère, cette certitude développe dans l'âme une force qui dépasse celle de l'amour le plus entier.
Les roses du plaisir ont couronné notre amour, elles fleurissent notre vie à deux.
Or, dans la solitude où nous vivons, si une femme ne commande pas, le mariage devient insupportable en peu de temps.
Je mérite tous les noms que tu voudras me donner: je suis absurde, infâme, sans esprit. Hélas! on est tout cela quand on est jalouse.
Le mariage se propose la vie, tandis que l'amour ne se propose que le plaisir; mais aussi le mariage subsiste quand les plaisirs ont disparu, et donne naissance à des intérêts bien plus chers que ceux de l'homme et de la femme qui s'unissent.
Il n'y a plus de famille aujourd'hui, il n'y a plus que des individus.
L'amour est profondément égoïste, tandis que la maternité tend à multiplier nos sentiments.
Ton mariage purement social, et mon mariage qui n'est qu'un amour heureux, sont deux mondes qui ne peuvent pas plus se comprendre que le fini ne peut comprendre l'infini. Tu restes sur la terre, je suis dans le ciel !
Si la tendresse est inépuisable, l'amour ne l'est point.
J'ai des défauts ; mais, si j'étais homme, je les aimerais.
Enfanter, ce n'est rien ; mais nourrir, c'est enfanter à toute heure. Oh ! Louise, il n'y pas de caresses d'amant qui puissent valoir celles de ces petites mains roses qui se promènent si doucement, et cherchent à s'accrocher à la vie.