Œuvre

Méditations poétiques (1820)

(La Poésie) doit se faire peuple.
Ici-bas, la douleur à la douleur s'enchaîne. - Le jour succède au jour, et la peine à la peine.
J'ai vu partout un Dieu sans jamais le comprendre.
L'homme est Dieu par la pensée.
La gloire ne peut être où la vertu n'est pas.
Le soleil des vivants n'échauffe plus les morts.
Mon coeur, lassé de tout, même de l'espérance - N'ira plus de ses voeux importuner le sort.
Notre crime est d'être homme et de vouloir connaître.
O lac! rochers muets! grottes! forêt obscure! - Vous que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir, - Gardez de cette nuit, gardez, belle nature, - Au moins le souvenir!
Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire, - Que les parfums légers de ton air embaumé, - Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire, - Tout dise: «Ils ont aimé!»
Voltaire! Quel que soit le nom dont on le nomme, - C'est un cycle vivant, c'est un siècle fait homme ...
Je te salue, ô Mort! Libérateur céleste; - Tu ne m'apparais point sous cet aspect funeste - Que t'a prêté longtemps l'épouvante ou l'erreur.
Peut-être l'avenir me gardait-il encore - Un retour de bonheur dont l'espoir est perdu! - Peut-être, dans la foule, une âme que j'ignore - Aurait compris mon âme, et m'aurait répondu!...
Ah! laisse refleurir encor - Ces lueurs d'arrière-saison! - Le soir d'été qui s'évapore - Laisse une pourpre à l'horizon. - Oui, meurs en brûlant, ô mon âme, - Sur ton bûcher d'illusions, - Comme l'astre éteignant sa flamme - S'ensevelit dans ses rayons!
Ici, gronde le fleuve aux vagues écumantes; - Il serpente, et s'enfonce en un lointain obscur; - Là, le lac immobile étend ses eaux dormantes - Où l'étoile du soir se lève dans l'azur.
Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges - Jeter l'ancre un seul jour?
Assez de malheureux ici-bas vous implorent.
Aux accents du bronze qui tonne, - La France s'éveille et s'étonne, - Du fruit que la mort a porté.
Mais déjà l'ombre plus épaisse - Tombe et brunit les vastes mers.
Excepté les mortels, rien ne change ici-bas.