Œuvre
Les travailleurs de la mer (1866)
La beauté de son regard corrigeait cet excès de grâce.
Le désespoir a des degrés remontants. De l'accablement on monte à l'abattement, de l'abattement à l'affliction, de l'affliction à la mélancolie.
Le sort a un obscur pouvoir discrétionnaire.
Nous ne savons jamais de quel côté viendra la brusque descente du hasard. Les catastrophes et les félicités entrent, puis sortent, comme des personnages inattendus.
Les flocons d'écume, volant de toutes parts, ressemblaient à de la laine.
Les mugissements redoublaient. Aucune rumeur humaine ou bestiale ne saurait donner l'idée des fracas mêlés à ces dislocations de la mer.
Le moulinet tourne comme Monsieur Talleyrand. On pourrait mettre ce moulinet-là dans le Dictionnaire des girouettes.
Un hypocrite est un patient dans la double acception du mot; il calcule un triomphe et endure un supplice.
La mélancolie est un crépuscule. La souffrance s'y fond dans une sombre joie. La mélancolie, c'est le bonheur d'être triste.
Quelle rêverie ajuster à tous ces aboutissants mystérieux? Que de révélations abstruses, simultanées, balbutiantes, s'obscurcissant par leur foule même, sortes de bégaiements du verbe!
L'homme avec l'or fait ce qu'il peut. Dieu avec le vent fait ce qu'il veut.
Rien n'égale la timidité de l'ignorance, si ce n'est sa témérité. Quand l'ignorance se met à oser, c'est qu'elle a en elle une boussole. Cette boussole, c'est l'intuition du vrai, plus claire parfois dans un esprit simple que dans un esprit compliqué.
L'ignorant peut trouver, le savant seul invente.
On était perdu. Redoutable blocus que celui-ci: la mer montante. La marée croît insensiblement d'abord, puis violemment. Arrivée aux rochers, la colère la prend, elle écume.
L'arche de l'infini manque. Mais le défendu attire, étant gouffre. Où le pied ne va pas, le regard peut atteindre, où le regard s'arrête, l'esprit peut continuer. Pas d'homme qui n'essaie, si faible, et si insuffisant qu'il soit.
La solitude fait des gens à talents ou des idiots.
Le corps humain ne pourrait bien n'être qu'une apparence. Il cache notre réalité. Il s'épaissit sur notre lumière ou sur notre ombre. La réalité c'est l'âme. A parler absolument, notre visage est un masque. Le vrai homme, c'est ce qui est sous l'homme.
La réalité c'est l'âme. A parler absolument, notre visage est un masque. Le vrai homme, c'est ce qui est sous l'homme.
Les coquillages sont de grands Seigneurs, qui, tout brodés et tout passementés, évitent le rude et incivil contact de la populace des cailloux.
L'eau est souple parce qu'elle est incompressible. Elle glisse sous l'effort. Chargée d'un côté, elle s'échappe de l'autre. C'est ainsi que l'eau se fait l'onde. La vague est sa liberté.
On ne pense pas plus dans l'extase qu'on ne nage dans le torrent.
Le propre de l'hypocrisie c'est d'être âpre à l'espérance. L'hypocrite est celui qui attend. L'hypocrisie n'est autre chose qu'une espérance horrible ; et le fond de ce mensonge-là est fait avec cette vertu, devenue vice.
Tant qu'on est deux, la vie est possible. Seul, il semble qu'on ne pourra plus la traîner. On renonce à tirer. C'est la première forme du désespoir. Plus tard on comprend que le devoir est une forme d'acceptations.
On regarde la mort, on regarde la vie, et l'on consent. Mais c'est un consentement qui saigne.
Pas de bête comme la mer pour dépecer une proie. L'eau est pleine de griffes. Le vent mord, le flot dévore ; la vague est une mâchoire. C'est à la fois de l'arrachement et de l'écrasement. L'océan a le même coup de patte que le lion.