Œuvre

Les Tragiques (1616)

Ce siècle, autre en ses moeurs, demande un autre style.
Cet épineux fardeau qu'on nomme vérité.
Cité ivres de sang, et encore altérées, - Qui avez soif de sang, et de sang enivrées, - Vous sentirez de Dieu l'épouvantable main: - Vos terres seront feu, et votre ciel d'airain.
Comme un nageur venant du profond de son plonge, - Tous sortent de la mort comme l'on sort d'un songe.
Criez après l'enfer: de l'enfer il ne sort - Que l'éternelle soif de l'impossible mort.
L'air n'est plus que rayons tant il est semé d'anges.
L'homme est en proie à l'homme, un loup à son pareil.
Mais le vice n'a point pour mère la science, - Et la vertu n'est pas fille de l'ignorance.
Mes sens n'ont plus de sens, l'esprit de moi s'envole, - Le coeur ravi se tait, ma bouche est sans parole: - Tout meurt, l'âme s'enfuit, et reprenant son lieu - Extatique se pâme au giron de son Dieu.
Notre temps n'est rien plus qu'un ombrage qui passe.
Retire-toi dans toi, parais moins, et sois plus.
Satan fut son conseil, l'enfer son espérance.
Une rose d'automne est plus qu'une autre exquise.
Estre craint par amour et non aimé par crainte...
Le riche a la vengeance, et le pauvre a la mort.
Tous nos parfaits amours réduits en un amour - Comme nos plus beaux jours réduits en un beau jour.
Vos seins sentent la faim et vos fronts la sueur.
Il ne sort des tyrans et de leurs mains impures - Qu'ordures ni que sang.
Là nous n'avons besoin de parure nouvelle, - Car nous sommes vêtus de splendeur éternelle; - Nul de nous ne craint plus ni la soif ni la faim, - Nous avons l'eau de grâce et des anges le pain.