Œuvre
Les Incertitudes de l'heure présente
Le nombre des soldats victimes de la grande guerre est connu. Celui des idées et des croyances détruites par elle reste encore ignoré.
La vérité, pour la grande majorité des hommes, étant ce qu'ils croient, c'est surtout avec leurs croyances qu'on doit gouverner les peuples.
Une des graves difficultés de la politique est l'obligation de gouverner avec des idées tenues pour vraies par les multitudes alors que ces idées sont erronées.
Les gouvernants doivent savoir discerner les sentiments qui font mouvoir les hommes, sans se préoccuper beaucoup des influences rationnelles qui devraient les faire agir.
Les gouvernants doivent savoir ce qu'ils veulent et ce qu'ils peuvent, mais aussi ce que veulent et peuvent leurs adversaires.
Bien connaître les bornes de son pouvoir est nécessaire afin de ne jamais s'approcher des limites où se manifesterait l'impuissance.
Reculer devant un danger a pour résultat certain de le grandir.
Les apôtres ne se combattant qu'avec des apôtres, on ne triomphe des meneurs qu'en leur opposant d'autres meneurs.
Un ministre ne saurait être le même homme au pouvoir et hors du pouvoir. Au pouvoir, il s'occupe nécessairement des intérêts généraux. Hors du pouvoir, il perçoit seulement ses intérêts personnels, dont le plus essentiel est de remonter au pouvoir.
Entre hommes politiques de partis différents l'amitié est possible. Entre hommes d'un même parti la jalousie est généralement trop intense pour permettre l'amitié.
Une science approfondie des choses paralyse souvent l'action. Des hommes d'Etat possédant un esprit assez vaste pour percevoir toutes les conséquences possibles de leurs décisions agiraient fort peu.
L'homme d'Etat capable de prévoir toutes, les répercussions, de ses actes serait comparable au joueur d'échecs lisant sur l'échiquier de son adversaire les possibilités invisibles résultant du déplacement des pièces visibles.
Un gouvernement quelconque est toujours entouré de forces hostiles. L'habileté consiste à les orienter pour n'avoir pas à les combattre.
En politique, il est à peu près impossible de juger avec équité les opinions d'un adversaire.
Le temps aide les gouvernements forts, mais rarement les gouvernements faibles.
Les maîtres des peuples n'ont pas seulement à régir les vivants, il leur faut tenir compte aussi de l'impérieuse volonté des morts.
Croyances religieuses et croyances politiques ont des fondements psychologiques identiques. Elles naissent et se propagent de la même façon.
Une croyance politique n'est, souvent, qu'un acte de foi dépourvu de support rationnel. Elle a pour origine le mécontentement chez les illettrés, l'envie et l'ambition chez les hommes instruits.
Dès qu'elles atteignent un certain degré, les croyances mystiques, religieuses ou politiques, deviennent fatalement destructives.
Une des forces du convaincu est de ne pas discuter la valeur rationnelle de sa croyance.
En politique et en religion, le rêve des convaincus fut toujours de pouvoir massacrer sans pitié les hommes qui ne pensent pas comme eux.
En politique, une vérité indiscutée n'est souvent qu'une erreur suffisamment répétée.
Dans les assemblées politiques, le prestige du verbe domine généralement la compétence.
Constituer un parti politique revient généralement à revêtir de noms nouveaux des choses fort anciennes.
Sur mille hommes répétant avec enthousiasme une formule politique pour laquelle ils sont prêts à sacrifier leur vie, on n'en trouverait souvent aucun capable de définir exactement le sens de cette formule.