Œuvre

Les Incertitudes de l'heure présente (1923)

Si, dans leurs relations, les individus se conduisaient avec autant de mauvaise foi et de méfiance que les peuples entre eux, aucune société ne pourrait durer.
Si intense soit la haine entre peuples, elle n'est jamais aussi vive qu'entre les partis politiques d'un même peuple.
En politique internationale, les coups d'épingle répétés finissent par engendrer des coups de canon.
L'alliance de plusieurs peuples durant une guerre est généralement très stable, parce que leurs intérêts sont alors identiques. L'union pendant la paix s'affaiblit au contraire très vite parce que les intérêts en présence deviennent bientôt divergents.
Un allié trop puissant est parfois aussi redoutable qu'un ennemi déclaré. L'alliance d'un peuple faible avec un peuple fort ne constitue généralement pour le peuple faible qu'une forme atténuée de la servitude.
Une entente sans écrit vaut mieux, dit-on, qu'un écrit sans entente.
Lorsque, après avoir été un lien qui unit, les alliances deviennent une chaîne qui entrave, leur désagrégation est prochaine.
La loi seule peut aujourd'hui créer la stabilité. Dès qu'elle cesse d'être respectée, l'anarchie commence.
Refuser d'obéir à un chef, à une loi, à une croyance, en un mot à une contrainte, c'est se condamner à n'avoir pour guides que des impulsions instinctives et retourner, par conséquent, à l'état de barbarie dont les peuples mirent tant de siècles à sortir.
Edicter des lois violant les habitudes et les intérêts généraux, et ne pouvant donc être observées, c'est ébranler dans les âmes le respect des codes, ciment essentiel des grandes civilisations.
Les effets d'une loi dépendent toujours de la mentalité des hommes qu'elle est destinée à régir. Les juristes répètent que les lois ne sont rien sans les moeurs, mais dès qu'ils se mettent à légiférer, ils oublient cette maxime.
Les lois sociales, qui représentent des contraintes artificielles, restent bientôt sans force. Les lois économiques résultant de nécessités naturelles s'imposent au contraire toujours, malgré les efforts tentés pour les violer.
Parmi les milliers d'hommes aspirant à établir le règne du droit et de la justice, bien peu seraient capables de définir le droit et la justice.
Le droit sans force est comparable aux décors de forteresses peints sur les toiles d'un théâtre. Incapables de résister au moindre choc, ils ne conservent leur aspect redoutable que si l'on n'y touche pas.
Le droit et la force acquièrent un grand pouvoir par leur association. La force seule n'engendre pas de succès durable.
La force a toujours gouverné le monde, mais ce ne furent pas les mêmes forces qui prédominèrent aux divers âges de l'histoire. Les forces économiques tendent à devenir aussi souveraines du monde actuel que les forces religieuses le furent jadis.
Où sévit l'inégalité, sévit aussi l'injustice. Ne pouvant empêcher l'inégalité, loi irréductible de la nature, il faut bien se résigner à subir l'injustice.
Un peuple ne sort de la barbarie que par l'acquisition d'une morale très stable. Dès qu'il l'a perdue, il retourne à la barbarie.
L'homme vraiment moral n'a pas besoin de discuter sa morale avant d'agir. Une morale débattue demeure généralement sans force.
La morale servant de guide dans la vie a de tout autres sources que celle enseignée par les livres.
Une morale ayant la crainte de l'enfer et l'espoir du paradis pour bases n'est qu'une forme un peu inférieure de la morale utilitaire.
La vertu ne reposant que sur la crainte de l'enfer et l'espoir du Paradis, est entièrement dépourvue de mérite.
Les disciplines purement rationnelles qu'on prétend généraliser aujourd'hui resteront toujours impuissantes à dominer les impulsions instinctives.
La grande force des décisions collectives réside dans le pouvoir mystique que le nombre exerce sur l'âme des multitudes. C'est pour cette raison que les chefs d'Etat sont obligés de paraître s'appuyer sur l'opinion populaire.
La richesse d'un pays ne réside pas dans des billets sans garantie qu'il peut émettre à volonté, mais dans son industrie et son agriculture.