Œuvre

Les guerres de mon père (2018)

Peu de gens veulent de manière délibérée le mal, ont conscience de détruire. Ils détruisent en pensant faire le bien, c’est d’ailleurs la manière la plus puissante de faire le mal, vouloir faire le bien. Je ne fais que citer Vassili Grossman : « Là où se lève l’aube du Bien, les enfants et les vieillards périssent, le sang coule.»
Lire des livres écrits par des proches exige une certaine compréhension, les écrire un certain égoïsme.
Sans passé, les racines arrachées puis détruites, la seule voie possible est de s'inventer. Il n'y a ni lignée, ni héritage, ni meubles, ni immeubles, ni paysages à transmettre, il reste les bagages de l'exilé.
Ce n'est pas si simple. Les Français d'un côté, les Algériens de l'autre, les bourreaux et les victimes, chacun des camps oublie qu'il appartient à une humanité commune.
De toutes mes forces, petite fille, je tenais à démontrer à mes parents que j'étais heureuse, que je n'avais aucun chagrin et qu'ils avaient donc réussi. J'étais la grande gagnante officielle du concours de la petite fille la plus heureuse du monde.
On peut perdre ce qui est familier, ce qui vous appartient peut en un instant ne plus vous appartenir, toute chose est remplaçable sans regret, ce ne sont que des choses.
Les parents doivent tout à leurs enfants, leurs enfants ne leur doivent rien. La peur des parents est un fardeau inutile pour les enfants.
J'aurai bientôt l'âge de mon père, je le regarde avec amour et tendresse, nous sommes presque égaux aujourd'hui. Je pourrai lui dire, Je t'aime et je ne suis pas toujours d'accord avec toi.
Les éclairs de l'indignation, les mains sur le coeur, les plus jamais ça, pas après le nazisme, pas dix ans après la victoire des démocraties alliées, le monde a changé, la liberté a gagné, le respect des peuples, le modèle de notre République française, le pays des droits de l'homme, des résistants, l'humanité de nos soldats, rien, tout cela n'est qu'un paravent. Et si l'égalité des droits, la liberté individuelle, le respect de la personne ne concernaient que l'homme blanc ?
On fait des listes, c'est si facile de déshumaniser une personne. Un dentiste syrien devient un migrant, un adolescent tzigane, un petit voleur.
Le monde imaginaire est le seul moyen de remplir les vides laissés par les absents.
Qui est-on, quand on apprend dès l'enfance que rien ne reste ? Qu'il faut toujours être prêt à tout perdre, même sa langue maternelle ? Rien, même les murs d'une maison, une liste de camarades de classe, des habitudes, des goûts, rien ne tient.
Qui est-on, quand on apprend dès l'enfance que rien ne reste ? Qu'il faut toujours être prêt à tout perdre, même sa langue maternelle ?