Œuvre

Les Contemplations (1856)

Chaque homme dans sa nuit s'en va vers sa lumière.
L'amour fait songer, vivre et croire - Il a pour réchauffer le coeur - Un rayon de plus que la gloire, - Et ce rayon, c'est le bonheur.
Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire.
Sur le Racine mort, le Campistron pullule!
Car le mot, c'est le Verbe, et le Verbe, c'est Dieu.
De quelque mot profond tout homme est le disciple.
Les mots sont les passants mystérieux de l'âme.
Je lisais. Que lisais-je? oh! le vieux livre austère, - Le poème éternel! - La bible? - Non, la terre.
Un affreux soleil noir d'où rayonne la Nuit.
L'homme est une prison où l'âme reste libre.
Je viens à vous, Seigneur, confessant que vous êtes - Bon, clément, indulgent et doux, ô Dieu vivant! - Je conviens que vous seul savez ce que vous faites - Et que l'homme n'est rien qu'un jonc qui tremble au vent.
Dieu! pourquoi l'orphelin dans ses langes funèbres - Dit-il: «J'ai faim.» L'enfant, n'est-ce pas un oiseau? - Pourquoi le nid a-t-il ce qui manque au berceau?
Les écrivains ont mis la langue en liberté.
Si vous n'avez rien à me dire, - Pourquoi venir auprès de moi? - Pourquoi me faire ce sourire - Qui tournerait la tête au roi?
Je trouve juste, ami, qu'en lisant à voix haute - L'épitaphe où le mort est toujours bon et beau - Ils fassent éclater de rire le tombeau.
Immensité dit l'être, éternité dit l'âme.
Seigneur, je reconnais que l'homme est en délire - S'il ose murmurer; - Je cesse d'accuser, je cesse de maudire, - Mais laissez-moi pleurer.
Savoir étant sublime, apprendre sera doux.
Jeunes amours, si vite épanouies, - Vous êtes l'aube et le matin du coeur. - Charmez l'enfant, extases inouïes ! - Et quand le soir vient avec la douleur, - Charmez encor nos âmes éblouies, - Jeunes amours, si vite épanouies !
L'infini semble plein d'un frisson de feuillée.
Guerre à la rhétorique et paix à la syntaxe! - Et tout quatre-vingt treize éclata. Sur leur axe - On vit trembler l'athos, l'ithos et le pathos.
Tous les penseurs, sans chercher - Qui finit ou qui commence, - Sculptent le même rocher - Ce rocher, c'est l'art immense.
Comme l'eau caressait doucement le rivage - Je vis venir à moi, dans les grands roseaux verts, - La belle fille heureuse, éffarée et sauvage.
Sans toi, tout s'effeuille et tombe; - L'ombre emplit mon noir sourcil; - Une fête est une tombe, - La patrie est un exil.
Le ciel, qui sait nos maux et nos douleurs, - Prend en pitié nos jours vains et sonores. - Chaque matin, il baigne de ses pleurs - Nos aurores.