Œuvre
Le mythe de Sisyphe (1942)
Qu'est-ce que l'homme absurde? Celui qui, sans le nier, ne fait rien pour l'éternel.
Tout ce qui fait travailler et s'agiter l'homme utilise l'espoir. La seule pensée qui ne soit mensongère est donc une pensée stérile. Dans le monde absurde, la valeur d'une notion ou d'une vie se mesure à son infécondité.
Notre destin est en face de nous et c'est lui que nous provoquons. Moins par orgueil que par conscience de notre condition sans portée.
La véritable oeuvre d'art est toujours à la mesure humaine.
Tout est bien, tout est permis et rien n'est détestable. Ce sont des jugements absurdes.
Toute pensée qui renonce à l'unité exalte la diversité. Et la diversité est le lieu de l'art.
On ne découvre pas l'absurde sans être tenté d'écrire quelque manuel de bonheur.
C'est qu'en vérité le chemin importe peu, la volonté d'arriver suffit à tout.
Là où la lucidité règne, l'échelle des valeurs devient inutile.
Les défaites d'un homme ne jugent pas les circonstances mais lui-même.
Un monde qu'on peut expliquer même avec de mauvaises raisons est un monde familier. Mais au contraire, dans un univers soudain privé d'illusions et de lumières, l'homme se sent comme un étranger.
J'en viens enfin à la mort et au sentiment que nous en avons. Sur ce point tout a été dit et il est décent de se garder du pathétique. On ne s'étonnera cependant jamais assez de ce que tout le monde vive comme si personne ne savait.
Ce malaise devant l'inhumanité de l'homme même, cette incalculable chute devant l'image de ce que nous sommes, cette nausée comme l'appelle un auteur de nos jours, c'est aussi l'absurde.
Toutes les expériences sont à cet égard indifférentes. Il en est qui servent ou desservent l'homme. Elles le servent s'il est conscient. Sinon, cela n'a pas d'importance : les défaites d'un homme ne jugent pas les circonstances, mais lui-même.
L'oeuvre absurde illustre le renoncement de la pensée à ses prestiges et sa résignation à n'être plus que l'intelligence qui met en oeuvre les apparences et couvre d'images ce qui n'a pas de raison. Si le monde était clair, l'art ne serait pas.
L'absurde n'a de sens que dans la mesure où l'on n'y consent pas.
On peut poser en principe que pour un homme qui ne triche pas, ce qu'il croit vrai doit régler son action.
Toutes les grandes actions et toutes les grandes pensées ont un commencement dérisoire.
Pour Chestov, la raison est vaine, mais il y a quelque chose au-delà de la raison. Pour un esprit absurde, la raison est vaine et il n'y a rien au-delà de la raison.
S'il suffisait d'aimer, les choses seraient trop simples.
On ne comprend bien Don Juan qu'en se référent toujours à ce qu'il symbolise VULGAIREMENT : le séducteur ordinaire et l'homme à femmes. Il est un séducteur ordinaire. A cette différence prés qu'il est CONSCIENT et c'est par là qu'il est ABSURDE.
J'en vois d'autres qui se font paradoxalement tuer pour les idées ou les illusions qui leur donnent une raison de vivre (ce qu'on appelle une raison de vivre est en même temps une excellente raison de mourir).
Il s'agissait précédemment de savoir si la vie devait avoir un sens pour être vécue. Il apparaît ici au contraire qu'elle sera d'autant mieux vécue qu'elle n'aura pas de sens.
De même, si toutes les expériences sont indifférentes, celle du devoir est aussi légitime qu'une autre. On peut être vertueux par caprice.
Le sens de la vie est la plus pressante des questions.