Œuvre

Le carnet de monsieur du Paur, homme public

Il faut aimer le bien d'autrui comme le sien propre, et même davantage, - si l'on est, par exemple, le mari d'une femme laide.
D'être sur la paille, les nèfles pourrissent et les hommes aussi, quelquefois.
C'est la tête, chez certains hommes, qui domine le coeur, et tout ce qu'ils peuvent, c'est d'imaginer l'amour : mais jamais ils n'aiment.
Certaines gens sont heureux de trop bonne heure. Alors, et pour toujours, ils se reposent, contents d'avoir saisi l'occasion par son unique cheveu et qu'il leur soit resté dans la main.
La guigne, cette espèce de malheur trop continu, finit par lasser le courage, l'espérance même, et par rendre enfin le coeur inégal à l'occasion : « Il y a, dit Frédéric Soulié, des hommes qui ne savent que réussir, et des femmes qui ne savent qu'être heureuses ».
Il n'y a que les avares pour faire reluire toutes les facettes de la fortune. Ils en jouissent par l'imagination : c'est comme si, d'un seul sac d'or, ils tiraient plusieurs moutures.
Être à la fois homme galant, et galant homme, ce n'est pas toujours si aisé qu'on pense.
Il y avait en Athènes des gens qui faisaient leur fortune à détrousser les morts. On les appelait des tymboriches, d'un nom qui rime richement à celui de nos nouveaux riches.
Tout homme (digne de ce nom) a dans la coeur un poète qui sommeille.
Quand on n'a pas le sou, ni équivalence, épouser une femme riche, c'est bassesse ; et pauvre, c'est folie.
Grande pitié de se confier dans les femmes. Et dans les hommes, plus grande, peut-être, encore. Mais ce n'est que soi, après tout, qu'on y confie.
Il ne faut pas trop blâmer l'ours de la fable : au moins tua-t-il son ami d'un seul coup.
La vie est comme une grappe dont on peut extraire encore, quand elle est mûre, les vins puissants du remords et de la nostalgie.
De quoi demain sera-t-il fait ? demandait un gros poète. De quoi ? Mais comme hier, de chagrin, d'ennui, de mensonge.
Le temps qui endort le venin de l'amour rend celui de l'amour-propre plus âcre et plus corrosif.
Dans la vie, parfois, il faut savoir manquer un train.
Dans ta vie, il faut apprendre à compter ; mais non pas sur les autres.
Il n'est si capricieux climat que la vie de l'amant ou de l'artiste : soleil trempé d'averses, gloire, givre, jardins en fleurs. Vienne le soir et avec lui la sérénité d'une espèce de mélancolie heureuse, et de ces ressouvenirs qui traversent l'âme comme des oiseaux.
Le génie seul est la mesure du génie, et l'art pareil à ce creuset des alchimistes où l'on ne retrouve d'or que celui qu'on y a soi-même mis d'avance.
La vérité dans l'oeuvre d'art, c'est un certain rapport des choses entre elles ; non pas des choses à la nature.
Se frapper le coeur, sans doute, c'est le secret du génie. Mais s'il suffisait de faire souffrir les autres ? Ne leur pourrait-on pas arracher des cris aussi beaux que ceux que l'on jette soi-même dans la douleur, et que l'on noterait bien plus à son ais
Il n'est pas vrai que les artistes soient inégaux, pour être plus ou moins sensibles. La grimace y importe plus que le sentiment ; et le bonheur de l'expression, que les infortunes du coeur.
Il semble bien que les arts ne fussent à l'origine que des signes mémoriaux. Ce même roc qui nous révèle aujourd'hui la beauté, ne prétendit d'abord qu'être une borne de l'histoire.
L'invention est une fiction logique ; l'artiste celui qui invente une Inde nouvelle. Rembrandt, Watteau, Mozart nous découvrent des mondes quelque part hors du monde.
Les sculpteurs modernes en Italie. On dirait qu'ils parfont leurs statues avec une lime à ongles.