Œuvre

La Pesanteur et la Grâce (1947)

Dans le domaine de l'intelligence, la vertu d'humilité n'est pas autre chose que le pouvoir d'attention.
Dieu ne peut être présent dans la création que sous la forme d'absence.
La beauté, c'est l'harmonie du hasard et du bien.
La nécessité est l'écran mis entre Dieu et nous pour que nous puissions être. C'est à nous de percer l'écran pour cesser d'être.
L'homme voudrait être égoïste et ne peut pas. C'est le caractère le plus frappant de sa misère et la source de sa grandeur.
La pureté est le pouvoir de contempler la souillure.
Tuer par la pensée tout ce qu'on aime: seule manière de mourir.
Nous ne possédons rien au monde - car le hasard peut tout nous ôter - sinon le pouvoir de dire je. C'est cela qu'il faut donner à Dieu, c'est-à-dire détruire. Il n'y a absolument aucun autre acte libre qui nous soit permis, sinon la destruction du je.
L'enfer est du néant qui a la prétention et donne l'illusion d'être.
Une très belle femme qui regarde son image au miroir peut très bien croire qu'elle est cela. Une femme laide sait qu'elle n'est pas cela.
Il faut se déraciner. Couper l'arbre et en faire une croix, et ensuite la porter tous les jours.
C'est un grand danger d'aimer Dieu comme un joueur aime le jeu.
Une science qui ne nous approche pas de Dieu ne vaut rien. - Mais si elle nous en fait mal approcher, c'est-à-dire d'un Dieu imaginaire, c'est pire...
L'amour est un signe de notre misère. Dieu ne peut aimer que soi. Nous ne pouvons aimer qu'autre chose.
Aimer un étranger comme soi-même implique comme contrepartie: s'aimer soi-même comme un étranger.
Parmi les êtres humains, on ne reconnaît pleinement l'existence que de ceux qu'on aime.
L'amour a besoin de réalité. Aimer à travers une apparence corporelle un être imaginaire, quoi de plus atroce, le jour où l'on s'en aperçoit? Bien plus atroce que la mort, car la mort n'empêche pas l'aimé d'avoir été.
Le beau est ce qu'on ne peut pas vouloir changer.
La création: le bien mis en morceaux et éparpillé à travers le mal. - Le mal est l'illimité, mais il n'est pas l'infini. - Seul l'infini limite l'illimité.
Quand on a péché par injustice, il ne suffit pas de souffrir justement, il faut souffrir l'injustice.
Le péché contre l'Esprit consiste à connaître une chose comme bonne et à la haïr en tant que bonne.
Devoir de comprendre et de peser le système de valeurs d'autrui, avec le sien, sur la même balance. Forger la balance.
Je ne dois pas aimer ma souffrance parce qu'elle est utile, mais parce qu'elle est.
Ne pas chercher à ne pas souffrir ni à moins souffrir, mais à ne pas être altéré par la souffrance.
Le malheur contraint à reconnaître comme réel ce qu'on ne croit pas possible.