Œuvre

La fille de son père (2010)

Les pères qui n'ont que des filles, comme les mères qui n'ont que des fils, restent pour toujours des rois et des reines absolus. Quelque chose en eux résiste, qui ne se dissout pas dans la progéniture.
Il faudrait pouvoir, à l'aide d'un filtre magique ou d'une visionneuse interne, remonter le temps et se revoir, avant. Se souvenir de ce que nous pensions alors, de nos impressions, mais avec la prescience des événements à venir, afin de ne pas oublier certains détails que nous regretterons, plus tard, d'avoir négligés au profit de futilités qui occupaient nos esprits et nous semblaient, alors, de la plus haute importance - et que nous avons, depuis, évidemment oubliées.
Depuis toujours, les femmes décident seules qui sera le père de leurs enfants, elles le font pour eux, pour leur progéniture. Elles choisissent le meilleur, le plus approprié.
Et nous, aurions-nous été plus aguerries si nous avions eu des frères ? Aurions-nous mieux compris les hommes si nous avions grandi avec eux ?
La vérité est une mèche lente, comme ces douleurs qui mettent quelques rizière de seconde avant de se déclarer au cerveau.
Je me demande si tous les parents préfèrent l'un de leurs enfants. Si c'est une chose inévitable et qu'ils parviennent plus ou moins bien à cacher. Je me demande si mon père a préféré l'une de nous.
Moi je ne comprenais pas les enfants qui aimaient aller chez leurs grands-parents. Elles me terrifiaient ces vieilles personnes, à vouloir qu'on les aime et qu'on touche leurs peaux en gants de toilette. Tout sombrait chez eux : les bajoues, le cou, les bras, les lèvres. Ils voulaient nous faire jouer à des jeux trop vieux pour nous : ils ne comprenaient pas que nous étions des enfants modernes. Ils avaient chez eux des produits qui n'existaient pas ailleurs. Des savons écaillés qui trempaient dans un jus maronnâtre, des granules d'arnica, des boîtes de nourriture qu'on ne voyait jamais dans nos supermarchés, c'était comme aller dans un pays étranger, la vieillesse.
Moi je ne comprenais pas les enfants qui aimaient aller chez leurs grands-parents. Elles me terrifiaient ces vieilles personnes, à vouloir qu'on les aime et qu'on touche leurs peaux en gants de toilette. Tout sombrait chez eux : les bajoues, le cou, les bras, les lèvres.