Œuvre

L'Homme révolté (1951)

Quant au socialisme, en dehors des enseignements, d'ailleurs contradictoires à ses doctrines, qu'il pouvait tirer des révolutions françaises, il était obligé d'en parler au futur, et dans l'abstrait.
Ni le réel n'est entièrement rationnel ni le rationnel tout à fait réel.
Il n'y a rien de commun en effet entre un maître et un esclave, on ne peut parler et communiquer avec un être asservi.
Chaque équivoque, chaque malentendu suscite la mort; le langage clair, le mot simple, peut seul sauver de cette mort.
L'esclave proteste contre la condition qui lui est faite à l'intérieur de son état; le révolté métaphysique contre la condition qui lui est faite en tant qu'homme.
La revendication de justice aboutit à l'injustice si elle n'est pas fondée d'abord sur une justification éthique de la justice.
La critique révolutionnaire condamne le roman pur comme l'évasion d'une imagination oisive.
De ce moment, l'homme décide de s'exclure de la grâce et de vivre par ses propres moyens.
La révolution triomphante doit faire la preuve par ses polices, ses procès et ses excommunications qu'il n'y a pas de nature humaine.
Mais un moment arrive où la foi, si elle devient dogmatique, érige ses propres autels et exige l'adoration inconditionnelle.
Si, au contraire, l'artiste choisit, pour des raisons souvent extérieures à l'art, d'exalter la réalité brute, nous avons le réalisme.
La rebellion humaine finit en révolution métaphysique. Elle marche du paraître au faire, du dandy au révolutionnaire.
Le monde marche à l'aventure, il n'a pas de finalité. Dieu est donc inutile, puisqu'il ne veut rien.
Tout détruire, c'est se vouer à construire sans fondations; il faut ensuite tenir les murs debout, à bout de bras.
Mais cette évidence tire l'individu de sa solitude. Elle est un lieu commun qui fonde sur tous les hommes la première valeur.
Au fond des prisons, le rêve est sans limites, la réalité ne freine rien.
Les chrétiens ont, les premiers, considéré la vie humaine, et la suite des événements, comme une histoire qui se déroule à partir d'une origine vers une fin, au cours de laquelle l'homme gagne son salut ou mérite son châtiment.
On peut admettre que la détermination économique joue un rôle capital dans la génèse des actions et des pensées humaines.
La révolution du XXe siècle, au contraire, prétend s'appuyer sur l'économie, mais elle est d'abord une politique et une idéologie.
Si l'homme veut se faire Dieu, il s'arroge le droit de vie ou de mort sur les autres. Fabricant de cadavres, et de sous-hommes, il est sous-homme lui-même et non pas Dieu, mais serviteur ignoble de la mort.
Mais, dans la source vive, le romantisme défie d'abord la loi morale et divine. Voilà pourquoi son image la plus originale n'est pas, d'abord, le révolutionnaire, mais logiquement, le dandy.
L'homme qui haïssait la mort et le dieu de la mort, qui désespérait de la survivance personnelle, a voulu se délivrer dans l'immortalité de l'espèce.
La vertu absolue est impossible, la république du pardon amène par une logique implacable la république des guillotines.
Celui qui a compris la réalité ne s'insurge pas contre elle, mais s'en réjouit: le voilà conformiste.
Le jour où le crime se pare des dépouilles de l'innocence, par un curieux renversement... c'est l'innocence qui est sommée de fournir ses justifications.