Œuvre

L'Art poétique (1674)

Que toujours, dans vos vers le sens coupant les mots, - Suspende l'hémistiche, en marque le repos.
Gardez qu'une voyelle à courir trop hâtée - Ne soit d'une voyelle en son chemin heurtée.
L'ignorance est toujours prête à s'admirer.
Des siècles, des pays, étudiez les moeurs: - Les climats font souvent les diverses humeurs.
Un sonnet sans défauts vaut seul un long poème, - Mais en vain mille auteurs y pensent arriver; - Et cet heureux phénix est encore à trouver.
Tout poème est brillant de sa propre beauté.
Voulez-vous du public mériter les amours, - Sans cesse en écrivant variez vos discours. - Un style trop égal et toujours uniforme - En vain brille à nos yeux, il faut qu'il nous endorme.
Le vrai peut quelquefois n'est pas vraisemblable.
Faites choix d'un censeur solide et salutaire - Que la raison conduise et le savoir éclaire, - Et dont le crayon sûr d'abord aille chercher - L'endroit que l'on sent faible et qu'on se veut cacher.
Jamais au spectateur n'offrez rien d'incroyable : Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.
J'aime mieux un ruisseau qui, sur la molle arène, - Dans un pré plein de fleurs lentement se promène, - Qu'un torrent débordé qui, d'un cours orageux, - Roule, plein de gravier, sur un terrain fangeux.