Œuvre

Fragments d'un discours amoureux (1977)

J'ai en moi deux interlocuteurs affairés à monter le ton, de réplique en réplique, comme dans les anciennes stichomythies: il y a une jouissance de la parole dédoublée, redoublée, menée jusqu'au charivari final (scène de clowns).
Dans le langage sensuel, tous les esprits conversent entre eux, ils n'ont besoin d'aucun autre langage, car c'est le langage de la nature.
Il semble parfois au sujet amoureux qu'il est possédé par un démon de langage qui le pousse à se blesser lui-même et à s'expulser - selon un mot de Goethe - du paradis que, dans d'autres moments, la relation amoureuse constitue pour lui.
A chaque instant de la rencontre, je découvre dans l'autre un autre moi-même.
Dans la rencontre amoureuse, je rebondis sans cesse, je suis léger.
Bien souvent, c'est par le langage que l'autre s'altère ; il dit un mot différent, et j'entends bruire d'une façon menaçante tout un autre monde, qui est le monde de l'autre.
Je t'aime est dans mon coeur, mais je l'emprisonne derrière mes lèvres.
Le sujet amoureux s'angoisse de ce que l'objet aimé répond parcimonieusement, ou ne répond pas, aux paroles qu'il lui adresse.
Fading : épreuve douloureuse selon laquelle l'être aimé semble se retirer de tout contact, sans même que cette indifférence énigmatique soit dirigée contre le sujet amoureux ou prononcée au profit de qui que ce soit d'autre, monde ou rival.
Passé le premier aveu, je t'aime ne veut plus rien dire. Il ne fait que reprendre d'une façon énigmatique, tant elle paraît vide, l'ancien message (qui peut-être n'est pas passé par ces mots).