Œuvre

Essais , XXVII. De l'amitié

Peu d'hommes s'aperçoivent de ce qu'est la solitude, et combien elle s'étend; car une foule n'est pas une compagnie, et des figures ne sont qu'une galerie de portraits, et la conversation, une cymbale résonnante, là où il n'y a point d'amour.
L'amitié double les joies et réduit de moitié les peines
Mais une dernière observation à faire sur ce premier fruit de l'amitié, c'est que cette libre communication d'un homme avec son ami a deux effets qui, bien qu'opposés, sont également salutaires, savoir : de redoubler les joies et de diminuer les afflictions; car il n'est personne qui, en faisant part de ses succès à son ami, ne sente augmenter sa joie en la communiquant, et qui, au contraire, en répandant pour ainsi dire son âme dans le sein de son ami, et en lui révélant ses chagrins les plus secrets, ne se sente soulagé
Mais une dernière observation à faire sur ce premier fruit de l'amitié, c'est que cette libre communication d'un homme avec son ami a deux effets qui, bien qu'opposés, sont également salutaires, savoir : de redoubler les joies et de diminuer les afflictions
Mais une dernière observation à faire sur ce premier fruit de l'amitié, c'est que cette libre communication d'un homme avec son ami a deux effets qui, bien qu'opposés, sont également salutaires, à savoir de doubler les joies et de diminuer les peines de moitié
Ue foule n'est rien moins qu'une société; une multitude de visages n'est tout au plus qu'une galerie de portraits, et une conversation entre des personnes qui n'ont que de l'indifférence les unes pour les autres n'est guère plus agréable que le son d'une cymbale. Cet adage latin : « Grande ville, grande solitude, » a trait à ce que nous disons; car assez ordinairement dans une grande ville des amis se trouvent écartés les uns des autres et ne peuvent se rejoindre que rarement.
Cet adage latin : « Grande ville, grande solitude, » a trait à ce que nous disons; car assez ordinairement dans une grande ville des amis se trouvent écartés les uns des autres et ne peuvent se rejoindre que rarement.
Quoi qu'il en soit, nous pouvons dire qu'il n'est point de solitude plus affreuse que celle de l'homme sans amis, et que sans l'amitié ce monde n'est, à proprement parler, qu'un désert.
Celui qui est incapable d'amitié tient plus de la bête sauvage que de l'homme. Le principal fruit de l'amitié est qu'elle fournit continuellement l'occasion de se décharger du fardeau de ces pensées souvent affligeantes que font naître et renaître sans cesse les passions qui nous rongent; en un mot, de soulager son coeur
Il n'est point de recette plus sûre pour dilater son coeur et le soulager qu'un véritable ami auquel on puisse communiquer ses joies, ses afflictions, ses craintes, ses soupçons, etc., genre de communication qui a quelque analogie avec la confession auriculaire.
Ainsi l'on peut dire avec raison que l'amitié produit dans l'âme humaine des effets analogues à ceux que les alchimistes attribuent à leur pierre philosophale, laquelle, si nous voulons les en croire, produit sur le corps humain des effets qui, bien qu'opposés, lui sont également avantageux.
Tout homme, dis-je, dont l'esprit est agité et comme obscurci par une multitude confuse de pensées qu'il a peine à débrouiller sentirait sa raison se fortifier et ses idées s'éclaircir quand il ne ferait que les communiquer à son ami, et discourir avec lui sur ce qui l'occupe ; car alors il discute ses opinions avec plus de facilité, il range ses idées avec plus d'ordre, enfin il juge mieux de la vérité et de l'utilité de ses pensées quand elles sont exprimées par des paroles.
Héraclite a dit avec raison, dans une de ses énigmes, que la lumière sèche est toujours la meilleure; or il n'est pas douteux que la lumière qu'on reçoit par le conseil d'un ami ne soit plus sèche et plus pure que celle qu'on peut tirer de son propre entendement, et qui est toujours en quelque manière détrempée et teinte par nos passions et nos goûts habituels; en sorte qu'il n'y a pas moins de différence entre le conseil qu'on reçoit d'un ami et celui qu'on se donne à soi-même, qu'entre le conseil d'un ami et celui d'un flatteur; car le plus grand de tous nos flatteurs c'est notre amour-propre, et le plus sûr remède contre cette flatterie est la franchise et la liberté d'un ami
Un ami sage et fidèle est un secours et un appui continuel pour tout homme qui n'a pas la présomption de croire , qu'il sait tout, et que toute la sagesse humaine est dans sa tête. En un mot, le bon conseil est ce qui dirige toutes les affaires en les laissant marcher directement vers le but.
Chaque individu n'a qu'un seul corps, qui est circonscrit dans le lieu qu'il occupe, et n'en peut occuper deux en même temps. Deux amis se doublent pour ainsi dire réciproquement; car ce qu'on ne peut faire par soi-même, on le fait par son ami.
Celui qui possède un véritable ami peut s'assurer que ce qu'il aura souhaité ne sera pas oublié après lui, et par ce moyen il aura pour ainsi dire deux vies en sa disposition
Mais si je voulais faire l'énumération de tous les avantages qu'on peut tirer de l'amitié, cet article serait immense. Tout est compris dans cette règle : Lorsqu'un homme ne peut jouer seul et complétement son personnage, s'il n'a point d'amis il est de toute nécessité qu'il abandonne la partie.