Œuvre

Du sentiment tragique de la vie (1913)

Celui qui base ou croit baser sa conduite - interne ou externe, de sentiment ou d'action - sur un dogme ou un principe théorique qu'il estime indiscutable, court le risque de devenir un fanatique.
C'est le martyr qui fait la foi bien plus que la foi le martyr.
... chacun de nous - notre âme, et non notre vie - vaut pour tout l'Univers.
Il n'y a rien de pire qu'un pistolet chargé dans un coin, et dont on ne se sert pas; passe un enfant, qui se met à jouer avec et tue son père.
... seul le travail peut pratiquement nous consoler d'être nés.
La guerre est, au sens le plus strict, la sanctification de l'homicide.
Le précepte suprême qui jaillit de l'amour envers Dieu, la base de toute morale est là: livre-toi entièrement, donne ton esprit pour le sauver, pour l'éterniser. Tel est le sacrifice de la vie.
La charité, ce n'est pas de bercer et d'endormir nos frères dans l'inertie et l'assoupissement de la matière, mais de les réveiller à l'agitation et au tourment de l'esprit.
La plupart de nos misères procèdent d'avarice spirituelle.
Les hommes doivent tâcher de s'imposer les uns aux autres, de se donner mutuellement leurs esprits, de se sceller mutuellement leurs âmes.
Etre vaincu, ou tout au moins apparaître vaincu, c'est bien des fois vaincre; prendre ce qui est à un autre, c'est une façon de vivre en lui.
Car plus je suis moi-même et à moi-même, plus je suis aux autres; de la plénitude de moi-même je me tourne vers mes frères, et ils entrent en moi.
... celui qui n'a pas de passion, il ne lui sert de rien d'avoir de la science.
«Que Dieu se charge de tout faire!» - dira-t-on; - mais c'est que si l'homme se croise les bras, Dieu s'endort.
Car la vraie liberté n'est pas de secouer la loi extérieure; la liberté est la conscience de la loi. Est libre non celui qui secoue la loi, mais celui qui s'en rend maître.
Il en est de la passion comme de la douleur: elle crée son objet. Il est plus facile au feu de trouver le combustible, qu'au combustible de trouver le feu.
... Notre Seigneur Don Quichotte, le Christ espagnol ...
Il y a un ridicule plus terrible que les autres, à savoir le ridicule qu'on trouve en soi-même et qu'on garde pour soi.
Les progrès viennent souvent des barbares et rien n'est plus barré que la philosophie des philosophes et la théologie des théologiens.
L'individu est à la fin de l'Univers.
Le plus haut héroïsme, pour un individu comme pour un peuple, est de savoir affronter le ridicule; mieux encore, c'est de savoir se poser en ridicule et de ne rien craindre de lui.
Ce que l'homme cherche dans la religion, dans la foi religieuse, c'est de sauver sa propre individualité, de l'éterniser, ce qu'on n'obtient ni avec la science, ni avec l'art, ni avec la morale.
En ce qui me concerne, jamais je ne me livrerai de bon gré ni ne livrerai ma confiance à un conducteur de peuples qui ne soit pas pénétréé de la conviction que, en conduisant un peuple, il conduit des hommes.
La foi en la raison est exposée à paraître aussi insoutenable rationnellement que toute autre foi.