Œuvre
Du sentiment tragique de la vie (1913)
... l'évolution des êtres organisés n'est qu'une lutte pour la plénitude de la conscience à travers la douleur, une constante aspiration à être autrui sans cesser d'être soi, à rompre ses bornes en se limitant.
Quoi qu'en pense la raison, il faut penser avec la vie, et quoi qu'en pense la vie, il faut rationaliser la pensée.
La volonté est une force qui se sent, c'est-à-dire qui souffre.
Vouloir définir Dieu, c'est prétendre à le limiter en notre esprit, c'est-à-dire le tuer. Dès que nous essayons de le définir, c'est le néant qui surgit.
Et Dieu n'existe pas, mais plutôt sur-existe, et soutient notre existence en «nous existant».
Et Dieu est la plus riche et la plus personnelle conception humaine.
... plus on a de personnalité, de richesse intérieure, de société en soi-même, moins brutalement on se sépare des autres.
La raison répète: vanité des vanités, et tout est vanité! Et l'imagination réplique: plénitude des plénitudes, et tout est plénitude! Et nous vivons ainsi la vanité de la plénitude, ou la plénitude de la vanité.
Que serait un univers sans conscience aucune qui le réfléchisse et le connaisse? Que serait la raison objectivée, sans volonté ni sentiment? Pour nous, la même chose que le néant; mille fois plus épouvantable que lui.
... nous n'espérons pas parce que nous croyons, mais bien plutôt nous croyons parce que nous espérons.
Exister, c'est être situé en dehors de nous au point d'avoir précédé notre perception et de pouvoir subsister après notre disparition.
... exister c'est agir.
Le mystère de l'amour, qui est celui de la douleur, a une forme mystérieuse, qui est le temps. Nous attachons l'hier au lendemain avec des chaînes d'angoisse, et l'aujourd'hui n'est à dire vrai que l'effort du passé pour deviner l'avenir.
... nous croyons ce que nous espérons.
De même que la vérité est la fin de la connaissance rationnelle, de même la beauté est la fin de l'espérance, même si elle est irrationnelle dans sa base.
Qu'est-ce que la beauté d'une chose sinon son fond éternel, ce qui unit son passé à son avenir, ce qui d'elle repose et demeure dans les entrailles de l'éternité? Ou encore, qu'est-ce, sinon la révélation de sa divinité?
Angoissés de sentir que tout passe, que nous passons, que ce qui est nôtre passe, que tout ce qui nous entoure passe, l'angoisse même nous révèle la consolation de ce qui ne passe pas, de l'éternel, du beau.
L'espoir dans l'action est la charité, de même que la beauté en action est le bien.
... il n'y a rien de divin que ce qui souffre.
... l'amour est le désespoir résigné.
... seule la détresse, la passion de ne jamais mourir, fait l'esprit humain maître de soi.
Cherche-toi donc toi-même! Mais en se rencontrant, est-ce qu'on ne rencontre pas son propre néant?
Celui qui se tue se tue pour ne pas attendre de mourir.
... comprendre est quelque chose d'actif et d'amoureux, et la vision béatifique est la vision de la vérité totale. N'y a-t-il pas au fond de toute passion la curiosité?
Il n'y a pas en effet de plus parfaite domination que la connaissance; qui connaît quelque chose, le possède. La connaissance unit le connaisseur au connu. ... Celui qui connaît Dieu est déjà Dieu.