Œuvre
Du sentiment tragique de la vie (1913)
Nous ne vivons que de contradictions et pour des contradictions, la vie est tragédie et lutte perpétuelle sans victoire et sans espoir de victoire; elle est contradiction.
Si un philosophe n'est pas un homme, c'est tout ce qu'on veut, sauf un philosophe.
La conscience est une maladie.
La faim de Dieu, la soif d'éternité et de survie, étouffera toujours cette pauvre joie de vivre qui passe et ne demeure point.
Le bonheur est une chose qui se vit et se sent, et non qui se raisonne et se définit.
Ce n'est pas nos idées qui nous font optimistes ou pessimistes, c'est notre optimisme ou notre pessimisme d'origine physiologique ou au besoin pathologique, l'un autant que l'autre, qui fait nos idées.
On vit dans le souvenir et par le souvenir, et notre vie spirituelle n'est, au fond, que l'effort de notre souvenir pour persévérer, pour se faire espérance, l'effort de notre passé pour se faire avenir.
... en parcourant le monde, on rencontre des hommes qui semblent ne pas se sentir eux-mêmes.
Si la conscience n'est comme l'a dit un penseur inhumain, qu'un éclair entre deux éternités de ténèbres, alors il n'y a rien de plus exécrable que la conscience.
... la vie est une tragédie, et la tragédie une lutte perpétuelle sans victoire ni espoir de victoire; c'est une contradiction.
... les raisons ne sont que des raisons, c'est-à-dire que ce ne sont peut-être pas des vérités.
Il ne suffit pas de penser notre destinée, il faut la sentir.
... à nous tous il nous manque quelque chose; la seule différence est que les uns le sentent, les autres non. Ou bien ils font comme s'ils ne le sentaient pas, et alors ce sont des hypocrites.
Un Miserere, chanté en choeur par une multitude fouettée du destin, vaut autant qu'une philosophie. Il ne suffit pas de guérir la peste, il faut savoir la déplorer. Oui, il faut savoir pleurer! Et peut-être est-ce là la sagesse suprême.
La raison, ce que nous appelons ainsi, la connaissance réflexe et réfléchie qui distingue l'homme, est un produit social.
Penser, c'est parler avec soi-même.
La bonté est la meilleure source de clairvoyance spirituelle.
Savoir pour savoir! La vérité pour la vérité! C'est inhumain.
... la philosophie se convertit volontiers et souvent en une sorte de proxénétisme, spirituel si l'on veut. D'autres fois, en opium pour endormir les chagrins.
... vivre est une chose, connaître en est une autre, ... nous pouvons dire que tout le vital est antirationnel et non pas seulement irrationnel, et tout le rationnel, antivital. Et c'est là la base du sentiment tragique de la vie.
N'être pas tout et pour toujours, c'est comme si je n'étais pas; ou au moins être tout moi, et l'être pour jamais. Et être tout moi, c'est être tous les autres. Tout ou rien!
Eternité! Eternité! Voilà l'aspiration par excellence; la soif d'éternité est ce qui s'appelle amour parmi les hommes; qui aime autrui veut s'éterniser en lui. Ce qui n'est pas éternel n'est pas non plus réel.
La vanité du monde qui passe, et l'amour, sont les deux notes fondamentales et intimes de la vraie poésie.
Il n'y a rien de plus universel que l'individuel, puisque ce qui est à l'un est à tous les autres.
La jalousie est mille fois plus terrible que la faim, parce que c'est une faim spirituelle.