Œuvre

Du sentiment tragique de la vie (1913)

La Trinité fut un pacte entre le monothéisme et le polythéisme; l'humanité et la divinité pactisèrent dans le Christ; de même la nature et la grâce, la grâce et le libre arbitre, le libre arbitre et la prescience divine, etc.
La pensée n'est pas une, mais variée: de même l'âme n'est pour la raison que la succession d'états de conscience coordonnés entre eux.
Penser que l'on pense, et rien de plus, n'est pas penser.
L'idée de moi-même, c'est moi.
Pour comprendre quelque chose, il faut le tuer et le raidir dans l'esprit.
La vraie science enseigne, avant tout, à douter et à ignorer, l'avocasserie ne doute ni ne croit qu'elle ignore. Il lui faut une solution.
Quand on dit d'une chose qu'elle n'est même pas digne de réfutation, tenez pour assuré, ou que c'est une insigne stupidité, auquel cas il n'y a rien à en dire, ou que c'est quelque chose de formidable, la clé même du problème.
C'est très commode de dire à quelqu'un qui a une maladie mortelle le condamnant, lui le sachant, à une courte vie, de n'y pas penser.
Nous nommons vrai un concept qui concorde avec le système général de tous nos concepts, vraie une perception qui ne contredit pas le système de nos perceptions; la vérité est cohérence.
La guerre a toujours été le plus complet facteur de progrès, plus encore que le commerce. C'est par la guerre qu'apprennent à se connaître, et par conséquent à s'aimer, vainqueurs et vaincus.
... croire est en première instance vouloir croire.
Connaître quelque chose, c'est faire de moi ce quelque chose que je connais; mais pour m'en servir, pour le dominer, il faut qu'il reste distinct de moi.
... croire en Dieu, c'est avant tout et par-dessus tout vouloir qu'il existe.
Par désespoir on affirme, par désespoir on nie, par désespoir on s'abstient d'affirmer et de nier.
... il vaut mieux manquer de raison que d'en avoir trop.
... si les pièces du jeu d'échecs étaient douées de conscience, elles admettraient volontiers le libre arbitre de leurs mouvements, c'est-à-dire leur rationalité finaliste.
... que ce soit avec la raison, sans la raison ou contre elle, je n'ai pas envie de mourir.
L'amour recherche avec fureur, à travers l'objet aimé, quelque chose au-delà; et comme il ne le trouve pas, il désespère.
Grâce à l'amour nous sentons tout ce qu'a de chair l'esprit.
Vivre, c'est se donner, se perpétuer; se perpétuer et se donner, c'est mourir.
... rien ne nous pénètre mieux de l'espoir et de la foi en un autre monde que l'impossibilité pour notre amour de fructifier véritablement dans ce monde de chair et d'apparences.
L'homme aspire à être aimé, ou, ce qui revient au même, aspire à inspirer la compassion.
Et s'il est douloureux de cesser un jour d'être, il serait peut-être plus douloureux de continuer toujours d'être le même, sans plus, sans pouvoir en même temps être autre, sans pouvoir être à la fois tout le reste, sans pouvoir être tout.
Pour aimer tout, pour avoir pitié de tout, de l'humain et de l'extra-humain, du vivant et de l'inanimé, il faut que tu sentes tout en dedans de toi-même, que tu personnifies tout. Car l'amour personnifie ce qu'il aime, ce à quoi il compatit.
... toute conscience est une conscience de mort et de douleur. - Conscience, conscientia, c'est connaissance partagée, con-sentiment; et con-sentir, c'est com-patir.