Œuvre
De la Nature humaine (1868)
Les hommes ont des principes quand ils ne peuvent pas faire autrement.
La vertu des femmes est surtout faite de deux choses: l'absence de tempérament et l'absence d'occasion. Ajoutons-y une troisième: la crainte de l'opinion. Après, vient la vertu - quand elle vient.
On peut n'avoir point failli et n'être pas vertueux; on peut être tombé et l'être resté. Il y a le chapitre des surprises.
Ah! si j'étais sûr que jamais personne ne le saura! Cette phrase, combien de consciences l'ont tout bas murmurée!
Qui a failli se cherche des complices. La faute en veut à l'innocence, comme le crime à la vertu, comme la laideur à la beauté.
Certaines femmes, parmi de grandes qualités, ont un grand défaut: elles adorent leur mari.
La pudeur et la timidité n'ont qu'une ressemblance extétérieure; on est quelquefois timide par manque de pudeur.
Les hommes hardis avec les femmes ne sont pas ceux qui les aiment le plus, et surtout ceux qui les aiment le mieux.
Toute femme qui enfante, accouche d'une destinée: l'homme et la femme dans leurs enfants engendrent le commun devoir, l'éducation.
Le sauvage qui assomme son vieux père pour lui épargner les infirmités de la vieillesse est philanthrope à sa façon. Lequel vaut mieux, de tuer les vieillards ou de leur bâtir des hospices?
A Sparte on immolait les enfants mal constitués; on les soutient chez nous pour une vie débile et misérable, et sans réussir à les faire vivre, on réussit à les empêcher de mourir.
L'honneur et la virginité ne se perdent qu'une fois: la naïveté aussi.
Le coeur est un cimetière: le souvenir une épitaphe.
Les deux puissances qui gouvernent le monde, la fortune et l'amour, sont aveugles.
Otez du monde la peur et la vanité, il y restera la sensualité, l'argent et la paresse.
La nature tend à l'équilibre: elle fait sortir l'endurcissement de la misère, la satiété de la richesse. Lequel est le plus à plaindre, du misérable endurci dans sa misère ou du riche qui ne sent plus sa richesse?
L'art de se modérer est celui du riche, l'art de se résigner celui du pauvre. La médiocrité seule peut vivre sans art, et presque sans vertu.
Les hommes qui ne sont pas sûrs de leur noblesse en parlent constamment. Ainsi, les femmes peu sûres de leur vertu: ce sont celles qui, dans leur jugement sur les autres, se montrent d'ordinaire les plus rigides.
Comme l'alouette, la coquette se prend au miroir.
Le rossignol est gris et chétif, le ver à soie n'a pas d'aspect. Le paon est superbe, mais quel ramage! le papillon est éclatant, mais il n'est l'ouvrier de rien: un arc-en-ciel qui voltige de fleur en fleur, et qu'est-ce que l'arc-en-ciel?
Lequel est le plus faible, de l'homme qui se laisse abattre par le malheur ou de celui que le succès enivre?
L'habileté sans honnêteté finit toujours par se retourner contre qui l'emploie. Qui n'est qu'habile ne l'est pas assez.
Le rêve est l'élément de la jeunesse, l'action celui de la virilité. Qui ne peut plus rêver doit agir.
Se développer c'est agir sur soi, et se préparer de la meilleure façon à agir sur les autres.
Des vivants l'on voit plus volontiers les défauts, des morts plus volontiers les qualités. Un mort n'est plus à redouter, il a ce grand mérite aux yeux des vivants.