Œuvre
De l'inconvénient d'être né (1973)
Une pensée qui n'est pas secrètement marquée par la fatalité, est interchangeable, ne vaut rien, n'est que pensée.
Si le dégoût du monde conférait à lui seul la sainteté, je ne vois pas comment je pourrais éviter la canonisation.
Toute forme de hâte, même vers le bien, traduit quelque dérangement mental.
Tous ces peuples étaient grands, parce qu'ils avaient de grands préjugés. Ils n'en ont plus. Sont-ils encore des nations? Tout au plus des foules désagrégées.
Les événements sinistres - ou grotesques - exigent le lieu commun, le terrible, comme le pénible, ne s'accomodant que du cliché.
A mesure qu'elle s'éloigne de l'aube et qu'elle avance dans la journée, la lumière se prostitue, et ne se rachète - éthique du crépuscule - qu'au moment de disparaître.
La négation ne sort jamais d'un raisonnement, mais d'on ne sait quoi d'obscur et d'ancien. Les arguments viennent après, pour la justifier et l'étayer. Tout non surgit du sang.
Les nuits où nous avons dormi sont comme si elles n'avaient jamais été. Restent seules dans notre mémoire celles où nous n'avons pas fermé l'oeil: nuit veut dire nuit blanche.
On vit avec une idée, on ne la désarticule pas; on lutte avec elle, on n'en décrit pas les étapes.
Je supprimai de mon vocabulaire mot après mot. Le massacre fini, un seul rescapé: Solitude. Je me réveillai comblé.
S'étendre dans un champ, humer la terre et se dire qu'elle est bien le terme et l'espoir de nos accablements, et qu'il serait vain de chercher quelque chose de meiux pour se reposer et se dissoudre.
L'idée de progrès, on ne peut s'en passer, et pourtant elle ne mérite pas qu'on s'y arrête. C'est comme le «sens» de la vie. Il faut que la vie en ait un. Mais en existe-t-il un seul qui, à l'examen, ne se révèle pas dérisoire?
Sans la faculté d'oublier, notre passé pèserait d'un poids si lourd sur notre présent que nous n'aurions pas la force d'aborder un seul instant de plus, et encore moins d'y entrer.
La vie ne paraît supportable qu'aux natures légères, à celles précisément qui ne se souviennent pas.
«Après moi le déluge» est la devise inavouée de tout un chacun: si nous admettons que d'autres nous survivent, c'est avec l'espoir qu'ils en seront punis.
L'Empire craquait, les Barbares se déplaçaient... Que faire, sinon s'évader du siècle? Heureux temps où l'on avait où fuir, où les espaces solitaires étaient accessibles et accueillants! Nous avons été dépossédés de tout, même du désert.
Distribuer des coups dont aucun ne porte, attaquer tout le monde sans que personne s'en aperçoive, lancer des flèches dont on est seul a recevoir le poison!
A mesure que l'art s'enfonce dans l'impasse, les artistes se multiplient. Cette anomalie cesse d'en être une, si l'on songe que l'art, en voie d'épuisement, est devenu à la fois impossible et facile.
Les douleurs imaginaires sont de loin les plus réelles, puisqu'on en a un besoin constant et qu'on les invente parce qu'il n'y a pas moyen de s'en passer.
Le malheur d'être incapable d'états neutres, autrement que par la réflexion et l'effort. Ce qu'un idiot obtient d'emblée, il faut qu'on se démène nuit et jour pour y atteindre, et seulement par à-coups.
L'Occident : une pourriture qui sent bon, un cadavre parfumé.
Toute amitié est un drame inapparent, une suite de blessures subtiles.
L'inconscience est une patrie ; la conscience, un exil.
Toute impression profonde est voluptueuse ou funèbre, ou les deux à la fois.
Tout ce qui vit fait du bruit. - Quel plaidoyer pour le minéral.