Œuvre

De l'inconvénient d'être né (1973)

213 citations · Emil Cioran · sur Dicocitations ↗
On entend de tous côtés, que si tout est futile, faire bien ce que l'on fait, ne l'est pas. Cela même l'est pourtant. Pour arriver à cette conclusion, et la supporter, il ne faut pratiquer aucun métier, ou tout au plus celui de roi, comme Salomon.
Où sont mes sensations ? Elles se sont évanouies en moi, et ce moi qu'est-il, sinon la somme de ces sensations évaporées ?
Extraordinaire et nul ces deux adjectifs s'appliquent à un certain acte, et, par suite, à tout ce qui en résulte, à la vie en premier lieu.
La clairvoyance est le seul vice qui rendre libre, libre dans un désert.
Quand on se refuse au lyrisme, noircir une page devient une épreuve: à quoi bon écrire pour dire exactement ce qu'on avait à dire ?
Depuis des âges et des âges que l'on meurt, le vivant a dû attraper le pli de mourir; sans quoi on ne s'expliquerait pas pourquoi un insecte ou un rongeur, et l'homme même, parviennent, après quelques simagrées, à crever si dignement.
Certains ont des malheurs; d'autres des obsessions. Lesquels sont les plus à plaindre ?
Tout est douleur - la formule bouddhique, modernisée, donnerait: Tout est cauchemar.
Je ne me pardonne pas d'être né. C'est comme si, en m'insinuant dans ce monde, j'avais profané un mystère, trahi quelque engagement de taille, commis une faute d'une gravité sans nom.
La pensée n'est jamais innocente. C'est parce qu'elle est sans pitié, c'est parce qu'elle est agression, qu'elle nous aide à faire sauter nos entraves.
Il fut un temps où le temps n'était pas encore. Le refus de la naissance n'est rien d'autre que la nostalgie de ce temps d'avant le temps.
Je pense à tant d'amis qui ne sont plus, et je m'apitoie sur eux. Pourtant ils ne sont pas tellement à plaindre, car ils ont résolu tous les problèmes, en commençant par celui de la mort.
Il y a dans le fait de naître une telle absence de nécessité, que lorsqu'on y songe un peu plus que de coutume, faute de savoir comment réagir, on s'arrête à un sourire niais.
Deux sortes d'esprit: diurnes et nocturnes. Ils n'ont ni la même méthode ni la même éthique. En plein jour, on se surveille; dans l'obscurité, on dit tout.
Dans les grandes perplexités, astreins-toi à vivre comme si l'histoire était close et à réagir comme un monstre rongé par la sérénité.
Si, autrefois, devant un mort, je me demandais: «A quoi cela lui a-t-il servi de naître ?», la même question, maintenant, je me la pose devant n'importe quel vivant.
L'appesantissement sur la naissance n'est rien d'autre que le goût de l'insoluble poussé jusqu'à l'insanité.
A l'égard de la mort, j'oscille sans arrêt entre le «mystère» et le «rien du tout», entre les Pyramides et la Morgue.
Il est impossible de sentir qu'il fut un temps où l'on n'existait pas. D'où cet attachement au personnage qu'on était avant de naître.
Si l'attachement est un mal, il faut en chercher la cause dans le scandale de la naissance, car naître c'est s'attacher. Le détachement devrait donc s'appliquer à faire disparaître les traces de ce scandale, le plus grave et le plus intolérable de tous.
Pendant des années, en fait pendant une vie, n'avoir pensé qu'aux derniers moments, pour constater, quand on en approche enfin, que cela aura été inutile, que la pensée de la mort aide à tout, sauf à mourir !
Se lever, faire sa toilette et puis attendre quelque variété imprévue de cafard ou d'effroi. Je donnerais l'univers entier et tout Shakespeare pour un brin d'ataraxie.
N'être pas né, rien que d'y songer, quel bonheur, quelle liberté, quel espace !
Toute ma vie j'aurai vécu avec le sentiment d'avoir été éloigné de mon véritable lieu. Si l'expression « exil métaphysique » n'avait aucun sens, mon existence à elle seule lui en prêterait un.
Qu'est-ce qu'une crucifixion unique, auprès de celle, quotidienne, qu'endure l'insomniaque?