Œuvre
De l'inconvénient d'être né (1973)
Celui qui redoute le ridicule n'ira jamais loin en bien ni en mal, il restera en deçà de ses talents, et lors même qu'il aurait du génie, il serait encore voué à la médiocrité.
Le droit de supprimer tous ceux qui nous agacent devrait figurer en première place dans la constitution de la Cité idéale.
(Il est question de la femme enceinte) - ... porteuse de cadavre ...
S'il est vrai qu'à la mort on redevienne ce qu'on était avant de l'être, n'aurait-il pas mieux valu s'en tenir à la pure possibilité et n'en jamais bouger ? A quoi bon ce crochet ? Quand on pouvait demeurer pour toujours dans une plénitude irréalisée ?
Ce que je sais à 60 , je le savais déjà à 20 . 40 ans d'un long et pénible travail de vérification.
Le fanatisme est la mort de la conversation. On ne bavarde pas avec un candidat au martyre. Que dire à quelqu'un qui refuse de pénétrer vos raisons et qui, du moment que l'on ne s'incline pas devant les siennes, aimerait mieux périr que céder.
Tant qu'on vit en deçà du terrible, on trouve des mots pour l'exprimer; dès qu'on le connaît du dedans, on n'en trouve plus aucun.
Ce que je sais à soixante, je le savais aussi bien à vingt. Quarante ans d'un long, d'un superflu travail de vérification.
L'anxieux s'agrippe à tout ce qui peut renforcer, stimuler son providentiel malaise: vouloir l'en guérir, c'est ébranler son équilibre, lanxiété étant la base de son existence et de sa prospérité.
Si on ne s'estime pas investi d'une mission, exister est difficile; agir, impossible.
Les pauvres, à force de penser à l'argent, et d'y penser sans arrêt, en arrivent à perdre les avantages spirituels de la non-possession et à descendre aussi bas que les riches.
Si l'attachement est un mal, il faut en chercher la cause dans le scandale de la naissance, car naître c'est s'attacher. Le détachement devrait donc s'appliquer à faire disparaître les traces de ce scandale ...
J'aimerais me déchaîner et fulminer, entreprendre une action sans précédent pour me décrisper, mais je ne vois pas contre qui ni contre quoi...
Je réagis comme tout le monde et même comme ceux que je méprise le plus; mais je me rattrape en déplorant tout acte que je commets, bon ou mauvais.
«Depuis que je suis au monde» - ce depuis me paraît chargé d'une signification si effrayante qu'elle en devient insoutenable.
Nous ne courons pas vers la mort, nous fuyons la catastrophe de la naissance, nous nous démenons, rescapés qui essaient de l'oublier. La peur de la mort n'est que la projection dans l'avenir d'une peur qui remonte à notre premier instant.
On peut supporter n'importe quelle vérité, si destructrice soit-elle, à condition qu'elle tienne lieu de tout, qu'elle compte autant de vitalité que l'espoir auquel elle s'est substituée.
Je ne fais rien, c'est entendu. Mais je vois les heures passer - ce qui vaut mieux qu'essayer de les remplir.
A quel point l'humanité est en régression, rien ne le prouve mieux que l'impossibilité de trouver un seul peuple, une seule tribu, où la naissance provoque encore deuil et lamentation.
S'insurger contre l'hérédité c'est s'insurger contre des milliards d'années, contre la première cellule.
Quelle misère qu'une sensation ! L'extase elle-même n'est, peut-être, rien de plus.
Avoir commis tous les crimes, hormis celui d'être père.
La véritable, l'unique malchance: celle de voir le jour. Elle remonte à l'agressivité, au principe d'expansion et de rage logé dans les origines, à l'élan vers le pire qui les secoua.
Je suis requis par la philosophie hindoue, dont le propos essentiel est de surmonter le moi; et tout ce que je fais et tout ce que je pense n'est que moi et disgrâces du moi.
Quand on usé l'intérêt que l'on prenait à la mort, et qu'on se figure n'avoir plus rien à en tirer, on se replie sur la naissance, on se met à affronter un gouffre autrement inépuisable.