Œuvre

Bonjour paresse: De l'art et de la nécessité d'en faire le moins possible en entreprise (2004)

Ne crois pas trop à ce que tu fais, ce serait inutile, voire antiproductif. Les individus qui prennent au sérieux les tâches qui leur sont confiées sont des empêcheurs de tourner en rond, voire des fanatiques, qui mettent en danger le système.
Pierre de Coubertin disait que l'important c'était de participer, mais l'important aujourd'hui c'est de participer le moins possible.
Prendre des notes en réunion n'est jamais inutile pour l'amateur de formules creuses et pipeautées.
La preuve que vos diplômes ne valent plus grand-chose? Quel que soit le papier qui vous sert de cache-misère, l'entreprise ne fait que tolérer votre présence.
Pourquoi tant de colifichets et de mots d'ordre? parce que l'entreprise, à l'instar de notre société tout entière, est menacée par des ferments de décomposition.
A sa manière, on peut croire que l'entreprise pratique ce que l'anthropologue Marcel Mauss appelait le potlatch, qui consiste, dans des peuplades primitives, à amasser des surplus et des richesses très grandes afin de les dépenser en pure perte.
Il est vrai que bouger est l'impératif catégorique d'un capitalisme dont la finalité est de rendre l'inutile à la fois indispensable et frelaté, et ce le plus vite possible.
La stratégie, c'est simple, puisqu'il n'y a que deux choix possibles; du reste Fidel Castro, lider maximo des cubains, s'époumonait dans l'un de ses discours-fleuves des belles années (qui ne datent pas d'hier): «Il n'y a pas de troisième voie».
Souvenez-vous que l'entreprise n'est pas le lieu de l'épanouissement, cela se saurait.
Le but est de faire savoir que vous savez faire savoir, et il sera toujours temps de voir si vous savez faire!
La philosophe Hannah Arendt le disait déjà: le capitalisme engendre du superflu, et c'est d'abord nous qui sommes superflus!
La définition de la stratégie d'entreprise est la suivante: on prend toutes les idées qu'on a déjà (c'est-à-dire n'importe quoi), on incorpore toutes les bonnes idées de la concurrence, et on touille.
Ceux qui se comportent ainsi sont considérés par leurs collègues comme des cactus de bureau car la convivialité est exigée, sous forme de pots, de blaques convenues, de tutoiements et de bises hyprocrites (toutes choses à simuler sous peine d'exclusion).