Œuvre
Bonheur Fantôme (2009)
En vieillissant, ce qui meurt en nous, ce n'est pas le passé, c'est l'avenir. Lorsqu'on a perdu sa seule raison d'espérer, sa seule véritable force, son unique sujet de fierté, alors il n'y a plus rien à faire que de noyer dans la graisse ses plus belles années, et remplacer par l'ivresse et la bouffe la flamme qu'on avait dans l'âme à 20 ans.
En vieillissant, ce qui meurt en nous, ce n'est pas le passé, c'est l'avenir.
Quand je respire à fond, mes narines sont saturées de l'odeur des vieux livres. Je respire le dix-neuvième siècle. J'ai l'impression d'être dans une boule qu'on retourne, où tombe une neige synthétique.
C'est une drôle de bulle, un drôle d'univers. J'ai créé autour de moi un rempart fait de ruines, avec fortifications littéraires, fondations enfantines, tour de guet philosophique, meurtrières ironiques. Bien malin qui m'en délogera.
Redevenir sauvage, c'est redevenir enfant. Il y a des habitudes à perdre.
Ce qui reste d'une vie, ça ne vit pas.
Tout est liquide ce soir. Il pleut depuis plusieurs heures, le sol est si détrempé que la pluie fait un bruit mou en touchant la terre. Un bruit d'éponge pressée, un bruit de baiser qui dégoutte de salive.
J'ai le souvenir d'une époque assez drôle et bruyante, sûrement ma vie avec mon frère. Et puis après sa mort plus rien. Le silence. Un silence noir. Quelque chose comme l'ombre des mots. L'absence de paroles, qu'est ce que c'est ? L'aphasie, je crois. L'aphasie des sentiments. Les grandes douleurs sont muettes comme on dit. Et elles ont tort. – seul le silence est grand tout le reste est faiblesse- écrivait Alfred de Vigny.
Chacun a ses fantômes. Plus ou moins gênants, plus ou moins envahissants, plus ou moins agréables à croiser. Je suis loin d'être le seul, chacun cache le sien qui finit par se trahir si on y regarde bien.
Comment peut-on admettre de voir partir ceux qu'on aime ? Il doit pourtant y avoir des moyens, il y a des gens qui y parviennent, qui savent ouvrir leurs mains dans un geste de passoire comme fait le Christ avec son trou dans la paume, il y a des gens qui savent perdre. Pas moi.
L'art, c'est ce qui concilie l'homme et la femme.
Je hais les âmes sans cicatrice, sans suture, sans divorce. Tous ceux qui sont faits d'un bloc. Ne voient-ils pas que le torturé ne torture que lui-même ? Que la société n'a rien à craindre, mais tout à espérer, de quelqu'un qui souffre de ce qu'eux-mêmes ne sentent pas ?