Œuvre
Albertine disparue (1925)
L'amour, même en ses plus humbles commencements, est un exemple frappant du peu qu'est la réalité pour nous.
J'ouvris Le Figaro. Quel ennui !
C'est seulement par la pensée qu'on possède les choses, et on ne possède pas un tableau parce qu'on l'a dans sa salle à manger si on ne sait pas le comprendre, ni un pays parce qu'on y réside sans même le regarder.
Or à partir d'un certain âge nos amours, nos maîtresses sont filles de notre angoisse; notre passé, et les lésions physiques où il s'est inscrit, déterminent notre avenir.
D'ailleurs mon chagrin prenait tant de formes que parfois je ne le reconnaissais plus; je souhaitais d'avoir un grand amour, je voulais chercher une personne qui vivrait auprès de moi, cela me semblait le signe que je n'aimais plus.
Tout comme l'avenir, ce n'est pas tout à la fois mais grain à grain qu'on goûte le passé. D'ailleurs mon chagrin prenait tant de formes que parfois je ne le reconnaissais plus.
A quoi bon ces malheurs inutiles? Mais je voyais maintenant que nous ne sommes pas libres de ne pas nous les forger, et que nous avons beau connaître notre volonté, les autres êtres ne lui obéissent pas.
Car bien souvent, pour que nous découvrions que nous sommes amoureux, peut-être même pour que nous le devenions, il faut qu'arrive le jour de la séparation.
Ces mots avaient marqué dans mon coeur comme sur une carte la place où il fallait enfin souffrir.
Comme l'avenir est ce qui n'existe encore que dans notre pensée, il nous semble encore modifiable par l'intervention in extremis de notre volonté.
Je comprenais maintenant les veufs qu'on croit consolés et qui prouvent au contraire qu'ils sont inconsolables, parce qu'ils se remarient avec leur belle-soeur.
L'homme est l'être qui ne peut sortir de soi, qui ne connaît les autres qu'en soi, et, en disant le contraire, ment.
Notre amour de la vie n'est qu'une vieille liaison, dont nous ne savons pas nous débarrasser.
On découvre au téléphone les inflexions d'une voix qu'on ne distingue pas tant qu'elle n'est pas dissociée d'un visage où on objective son expression.
On ne peut regretter que ce qu'on se rappelle.
Un homme qui a oublié les belles nuits passées au clair de lune dans les bois souffre encore des rhumatismes qu'il y a pris.
Il y a dans ce monde où tout s'use, où tout périt, une chose qui tombe en ruines, qui se détruit encore plus complètement, en laissant encore moins de vestiges que la Beauté: c'est le chagrin.
Chacun a sa manière propre d'être trahi, comme il a sa manière de s'enrhumer.
Le monde n'est pas créé une fois pour toutes pour chacun de nous. Il s'y ajoute au cours de la vie des choses que nous ne soupçonnions pas.
Un fait objectif, une image, est différent selon l'état intérieur avec lequel on l'aborde. Et la douleur est un aussi puissant modificateur de la réalité qu'est l'ivresse.
Il y a dans ce monde où tout s'use, où tout périt, une chose qui tombe en ruine, qui se détruit, encore plus complètement, en laissant encore moins de vestiges que la beauté: c'est le chagrin.
Nous ne connaissons vraiment que ce qui est nouveau, ce qui introduit brusquement dans notre sensibilité un changement de ton qui nous frappe, ce à quoi l'habitude n'a pas encore substitué ses pâles fac-similés.
L'habitude de penser empêche parfois d'éprouver le réel, immunise contre lui, le fait paraître de la pensée encore. Il n'y a pas une idée qui ne porte en elle sa réfutation possible, un mot le mot contraire.
Nos habitudes nous suivent même là où elles ne nous servent plus à rien.
Nous n'avons de l'univers que des visions informes, fragmentées et que nous complétons par des associations d'idées arbitraires, créatrices de dangereuses suggestions.