Il y a quelque chose que j’aimerais dire à tous les bienheureux, tous ceux qui ont la chance d’avoir un père vaillant, un père qui peut prononcer leur nom, se lever, marcher avec eux, j’aimerais leur dire : « Fermez ce livre, ce plaisir solitaire du livre, vous avez toute la vie pour être seuls face à un livre, et sortez, descendez dans la rue, videz les artères des immeubles, répandez-vous sur les chemins en une hémorragie de fils et de filles, suivez le bruit de votre cœur qui bat et courez le retrouver.»
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Les regrets de demain sont déjà dans la terre en petites graines fécondes. C'est de nos doigts qu'ils ont glissé.
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Le bonheur était là, simplement, dans la monotonie de notre vie, dans sa douce quiétude, dans cette vie que toi, mon père, avais construite, et qui convenait si bien à mon enfance.
Mon père ne m'avait jamais dit: « Je t'aime » et pourtant il existait, bien palpable, sous-jacent, cet amour entre nous. Comme un chat silencieux qui vient se frotter et dont on sent la caresse aller et venir sur la peau nue.
Dans un murmure. Un balbutiement. Un « Je t'aime » à peine audible et pourtant si puissant, comme si son cœur m'avait parlé directement, sans passer par la bouche, et surtout sans passer par son cerveau... Un « Je t'aime » qui vient du coeur, directement, sans déformation, sans arrière-pensée, sans fard.
Quand un avion tombait, qu’un bateau coulait, quand une connaissance avait un cancer, ou qu’on risquait de rencontrer la tante Adrienne, celle qui faisait le mauvais œil, ma mère ouvrait sa main sur nous et nous disait : « Dieu nous préserve. » Elle s’armait de sa petite phrase comme une guerrière face au destin.
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Et à chaque fois qu'il entre dans la cour de mon immeuble, il abîme le pare-chocs. À la fin des vacances, le pare-chocs ne tient plus qu’avec du scotch ®. Nous avons tellement ri en le voyant partir à l'aéroport avec la voiture recouverte de scotch ®. Et lui aussi a ri.
Je me dis que peut-être l'insouciance, c'est quelque chose qu'on a jusqu'à un certain âge, et que lorsqu'on la perd, on ne la retrouve plus jamais.
Le bonheur était là, simplement, dans la monotonie de notre vie, dans sa douce quiétude, dans cette vie que toi, mon père, avais construite, et qui convenait si bien à mon enfance.
Je me demande jusqu'à quel point une maladie peut s'acharner sur un être. Je me demande pourquoi c'est mon père qui subit ça. Je ne sais plus quoi faire. Je ne fais plus rien pour lui. Je ne peux plus rien faire. J'essaie de vivre normalement. Je me dis que c'est la seule façon de survivre. J'oublie. Je me souviens. J'ai la tristesse cachée derrière la joie.
Les pères savent que les paysages sont encore plus beaux quand on les regarde avec ceux qu'on aime.