On trouve toujours les autres plus brillants que soi. Comme dit Raymond Queneau dans son journal de guerre, «je suis un pauvre homme». Pour autant, nous possédons tous une part amendable, sauvable qui aspire à la hauteur, à être Mozart.
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Les hurlements du vent couvraient le piétinement du cortège, on avançait tête baissée, le souffle coupé, se fiant pour le chemin à celui qui vous précédait, préoccupé avant tout de ne pas s'envoler. Grand-mère et maman avaient ôté leurs voilettes, grand-père tenait fermement son chapeau à la main, d'autres couraient après un béret ou un foulard. Le corbillard tanguait, tiré par le cheval de monsieur Biloche, ses draperies noires claquaient, s'agitaient comme une nuée de corbeaux autour du corps.
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Mais se confirmait la grande leçon que j'ai retenue du kiosque : ce sont les gens qui parlent le mieux d'eux-mêmes. Aussi longtemps qu'ils sont là mieux vaut se tourner vers les acteurs et les témoins de leur propre vie que de donner la parole en leur nom aux experts qui, du haut de leur compétence, prétendent en savoir plus long que ceux-là, au premier chef concernés.
Au début, l'artiste se pense dans l'absence, en termes d'impuissance. Je viens de là. J'ai ressenti cruellement le fait d'être un avorton, un bon à rien. Dans cette situation, le regard que les autres posent sur vous n'est guère valorisant. De là à développer un sentiment de paranoïa... Heureusement, la reconnaissance est venue.
Les pluies de Noroît sont glaciales et fouettent le sang. Poussées par le terrible vent qui déferle de l'Atlantique, elles giflent à l'oblique. C'est de la limaille qui cingle le visage, des flèches d'eau qui vous percent et vous assomment.
Tout me revient à mesure que je regagne le temps du kiosque, toute une galerie magnifique. Comme je leur dois à tous. Comme ils m'ont aidé à me concilier le monde, comme ils m'ont appris. Comme j'aimerais à mesure qu'ils s'invitent leur faire place qu'ils méritent ici.
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Sa carrière de prothèse était à coup sûr terminée mais, de même que la mode était de métamorphoser un clairon en lampe de chevet et un joug en lustre, on pouvait toujours espérer un recyclage futur.
C'est en subissant la loi de tels petits faits obtus que l'enfance bascule, morceau par morceau, dans la lente décomposition du vivant.
Quand le soir tombe, le jeune homme au teint blafard entre en agonie. Cette fois, le médecin major ne laisse plus d'espoir. La jeune promise passe régulièrement dans la pénombre, et doucement, pour ne pas gêner ceux qui dorment, pose un linge frais sur son front, remonte les draps sur sa poitrine, et, quand un accès brutal de toux le fait se dresser dans son lit, elle le prend comme un enfant dans ses bras et lui verse entre les lèvres une cuillerée de sirop.
La pluie s'annonce à des signes très sûrs : le vent d'ouest, net et frais, les mouettes qui refluent très loin à l'intérieur des terres et se posent comme des balles de coton sur les champs labourés, les hirondelles, l'été, qui rasent les toits des maisons, tournoient, attentives et muettes, dans les jardins, les feuillages qui s'agitent et bruissent au vent, les petites feuilles rondes des trembles affolées, les hommes qui lèvent le nez vers un ciel pommelé, les femmes qui ramassent le linge à brassée (incomparables draps séchés au vent de la mer - cet air homéopathique d'iode et de sel entre les fibres), abandonnant sur le fil les épingles multicolores comme des oiseaux de volière, les enfants qui jouent dans le sable et que les mamans rappellent, les chats à leur toilette qui passent la patte derrière l'oreille, et trois petits coups d'ongle sur le verre bombé du baromètre : l'aiguille qui s'effondre.
Avec grand-père, on avait tout de la mouche du coche. On avait beau le mettre en garde, le prévenir en rapprochant les mains l'une vers l'autre que l'obstacle à l'arrière n'était plus qu'à quelques centimètres maintenant, il vous regardait avec lassitude à travers la fumée de sa cigarette et attendait calmement que ses pare-chocs le lui signalent. A ce jeu, la carrosserie de la 2 CV était abîmée de partout, les ailes compressées, les portières faussées. La voiture y avait gagné le surnom de Bobosse.