Je n'ai pas le culte de l'auteur travaillant seul dans sa tour d'ivoire
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Le coeur de Simon migrait dans un autre endroit du pays, ses reins, son foie et ses poumons gagnaient d'autres provinces, ils filaient vers d'autres corps. Que subsistera-t-il, dans cet éclatement, de l'unité de son fils ? Comment raccorder sa mémoire singulière à ce corps diffracté ? Qu'en sera-t-il de sa présence, de son reflet sur Terre, de son fantôme ? Ces questions tournoient autour d'elle comme des cerceaux bouillants puis le visage de Simon se forme devant ses yeux, intact et unique. Il est irréductible. C'est lui. Elle ressent un calme profond. La nuit brûle au-dehors comme un désert de gypse.
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À lire aussi de Maylis de Kerangal
J'essaie de dire aux collégiens que la lecture est une création. Quand on écrit, on doit un peu « halluciner » son texte, et c'est pareil quand on lit. Lire et écrire sont toujours le recto et verso d'une même présence au monde. Parfois, les écrivains disent qu'ils ne lisent pas leurs contemporains.
Ils seront seuls sur le line up quand surgira enfin celle qu'ils attendaient, cette onde venue du fond de l'océan, archaïque et parfaite, la beauté en personne, alors le mouvement et la vitesse les dresseront sur leur planche dans un rush d'adrénaline quand sur leur corps et jusqu'à l'extrémité de leurs cils, perlera une joie terrible, et ils chevaucheront la vague, rallieront la terre et la tribu des surfeurs, cette humanité nomade aux chevelures décolorées par le sel et l'éternel été, aux yeux délavés, garçons et filles n'ayant pour tout vêtement que ces shorts imprimés de fleur de tiaré ou de pétales d'hibiscus, ces tee-shirts turquoise ou orange sanguine, n'ayant pour tout soulier que ces tongs de plastique, cette jeunesse lustrée de soleil et de liberté : jusqu'au rivage ils surferont le pli.
Tout ce qui cinglait en elle de vif et d'ardent, cette légèreté à pleine vitesse, joueuse et féroce, ce pas de reine qu'elle avait encore cet après-midi dans les couloirs de la réa, tout cela prend l'eau à toute allure, et pendouille dans son cerveau, lourd, détrempé : à force d'avoir vingt-trois ans elle en avait vingt-huit, à force d'en avoir vingt-huit, elle en a trente et un, le temps cavale tandis qu'elle jette sur son existence un regard froid, un regard qui dézingue l'un après l'autre les différents secteurs de sa vie.
Se mettre en danger sans même y penser, ne voir dans toute prise de risque que la promesse d'une intensité nouvelle, vivre plus fort, rien d'autre.
Dans la même œuvre
C'est l'heure. Amorce du jour où l'informe prend forme : les éléments s'organisent, le ciel se sépare de la mer, l'horizon se discerne.
Le coeur de Simon migrait dans un autre endroit du pays, ses reins, son foie et ses poumons gagnaient d'autres provinces, ils filaient vers d'autres corps
Que deviendra l'amour de Juliette une fois que le coeur de Simon recommencera à battre dans un corps inconnu, que deviendra tout ce qui emplissait ce coeur, ses affects lentement déposés en strates depuis le premier jour ou inoculé ça et là dans un élan d'enthousiasme ou un accès de colère, ses amitiés et ses aversions, ses rancunes, sa véhémence, ses inclinations graves et tendres ? Que deviendront les salves électriques qui creusaient si fort son coeur quand s'avançait la vague ?
Car ce que Goulon et Mollaret sont venus dire tient en une phrase en forme de bombe à fragmentation lente : l'arrêt du coeur n'est plus le signe de la mort, c'est désormais l'abolition des fonctions cérébrales qui l'atteste. En d'autres termes : si je ne pense plus, alors je ne suis plus. Déposition du coeur et sacre du cerveau - un coup d'État symbolique, une révolution.
Le coeur de Simon migrait dans un autre endroit du pays, ses reins, son foie et ses poumons gagnaient d'autres provinces, ils filaient vers d'autres corps. Que subsistera-t-il, dans cet éclatement, de l'unité de son fils ? Comment raccorder sa mémoire singulière à ce corps diffracté ? Qu'en sera-t-il de sa présence, de son reflet sur Terre, de son fantôme ?