J'ai beaucoup aimé enseigner, d'ailleurs je tiens encore un séminaire (alors qu'enfant je m'ennuyais éperdument à l'école, attendant la sonnerie de la récréation). Parmi les élèves ou les étudiants, il y a toujours, sans que nécessairement on les remarque sur le moment, des esprits curieux, sensibles, exigeants. Risquer sa parole devant eux, son savoir et ses ignorances, les intéresser ou les inquiéter, c'est recevoir beaucoup. Je suis moins fier que reconnaissant à l'égard de toutes ces personnes, dont certains sont devenus des amis.
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L'exemple de ma mère me montre autre chose, et même le contraire. Lorsque nous sommes privés de la compagnie d'autrui, de ce qu'il active ou réactive en nous par ses questions et ses réponses, par l'urgence que nous impose sa seule présence, c'est l'une des bases de la vie intérieure comme "dialogue" qui nous est retirée.
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J'ai reçu le choc des livres venus de l'Europe de l'Est, de leur intelligence aiguë et comme aguerrie par la dureté des épreuves subies, de leur humour (je pense à Gombrowicz). Et cela vaut aussi pour l'émergence, pendant toutes ces années, d'œuvres que l'oppression avait tenues sous le boisseau : celles d'Akhmatova, de Tsvétaieva, de Boulgakov, de Chalamov, ou plus modestement, de l'étonnant Journal des années 30 et 40 de Mihail Sebastian.
La vie mentale, si on la considère comme "une sorte de" dialogue intérieur, est étroitement dépendante, autant pour sa survie que pour son émergence, de la possibilité de s'entretenir avec des interlocuteurs.
Oui, j'aime les formes d'écriture qui restent perméables, ouvertes aux intrusions, aux incises, aux reprises, aux mouvements imprévus et météorologiques de la pensée et des émotions. Tels peuvent être l'essai, le journal intime, ou les récits qui enclosent aussi des occasions de réflexion. N'étant pas capable de construire des univers fictifs, et je le regrette, c'est autour du mystérieux domaine « intime » (qui n'est pas nécessairement autobiographique, parce qu'il s'agit aussi d'une intimité avec le lecteur inconnu) que j'ai construit ou plutôt laissé se développer mes livres.
Je me sens en effet très juif, par l'héritage religieux, historique et culturel que j'ai reçu. Pas dans l'écriture elle-même, qui est passionnément française, plutôt dans mes préoccupations morales, dans ma gratitude inentamée envers le don de la vie, en dépit des désastres.
Dans la même œuvre
Enfant, m'a-t-on dit, je voulais être avec ma mère, ne pas la quitter, qu'elle ne me quitte pas. On me l'a rappelé plus tard, dès la fin de la guerre, avec attendrissement, ou pour se moquer un peu de mes désirs d'indépendance.
Un exemple parlant de ce que la solitude a changé en elle ces dernières années: elle pose une question, n'attend pas la réponse, mais répond elle-même (comme jouant le rôle de l'interlocuteur espéré, inespéré, définitivement absent). J'ai le sentiment qu'en se laissant aller de plus en plus à ce jeu dangereux, elle s'est dépersonnalisée, ou a cessé d'habiter personnellement sa parole. (p.66)
Ce que la conversation avec les autres vous donne (peut-être le donne-t-elle même s'ils restent silencieux, même si ce sont des animaux? ) , c'est de maintenir, enrichir, ranimer la possibilité même de parler, qui n'est pas installée en soi une fois pour toutes comme un appareil inusable.
La vie mentale, si on la considère comme "une sorte de" dialogue intérieur, est étroitement dépendante, autant pour sa survie que pour son émergence, de la possibilité de s'entretenir avec des interlocuteurs.
Pour notre chance d'humains en bonne santé et avec quelque chose à faire, nous avons reçu en partage, légué par l'évolution de l'espèce et par les milliards de morts qui nous ont précédés, un cerveau incroyablement performant, surdimensionné dès la naissance (qu'il rend par là-même difficile et douloureuse). Ce même cerveau ultra-rapide et ultra-efficace, nous le conservons dans le très grand âge, quand nous n'avons plus rien qu'à mâcher le rien.