Les souvenirs sont encore là, les impressions plutôt (les chiens la nuit, les trottoirs et la chaussée crevée après l'hiver, les sons de la langue roumaine…) qui ne sont pas encore des souvenirs, mais semblent disponibles, mobilisées, présentes (…) Mais je sens aussi comment ces diverses sensations s'écartent les unes des autres, se désolidarisent déjà : certaines prennent de l'importance aux dépens des autres, forment de petits groupes, s'organisent en « souvenirs » aptes à entrer dans la mémoire profonde.
Œuvre
Conversations à Jassy, Pierre Pachet, éd. Maurice Nadeau, 1997
10 citations · Pierre Pachet · sur Dicocitations ↗
Je suis beaucoup plus sensible au temps intime, celui qui au contraire ne fuit pas, mais stagne : le temps de la solitude, de l'ennui, de l'attente (dans la salle d'attente d'un médecin), du « rien à faire aujourd'hui », ce temps qui pèse autant sur les enfants et adolescents que sur les vieillards. Ce temps sans repères, qu'il faut parcourir de minute en minute et qui requiert de nous invention, projets, retours sur soi, capacité à se faire exister soi-même par le recours à la « vie intérieure ».
Ma solitude de veuf, je l'endure au long des journées et des nuits, mais aussi je la peuple : de rencontres, de voyages, de travaux, tant que j'en ai la force et le désir. Le temps alors se dilate : je suis très souvent seul et oisif, et très souvent occupé.
La solitude est évidemment cruciale pour un écrivain. C'est justement parce que je ne suis pas réconcilié avec elle que je ne me sens pas en être vraiment un. Je n'ai pas d'horaires de travail, j'écris tout le temps, je fais tourner des expressions ou des phrases dans ma tête, dans les interstices de mes activités, même en marchant. Mais qu'est-ce qu'un écrivain qui n'est pas rivé à sa table ?
Je me sens en effet très juif, par l'héritage religieux, historique et culturel que j'ai reçu. Pas dans l'écriture elle-même, qui est passionnément française, plutôt dans mes préoccupations morales, dans ma gratitude inentamée envers le don de la vie, en dépit des désastres.
Oui, j'aime les formes d'écriture qui restent perméables, ouvertes aux intrusions, aux incises, aux reprises, aux mouvements imprévus et météorologiques de la pensée et des émotions. Tels peuvent être l'essai, le journal intime, ou les récits qui enclosent aussi des occasions de réflexion. N'étant pas capable de construire des univers fictifs, et je le regrette, c'est autour du mystérieux domaine « intime » (qui n'est pas nécessairement autobiographique, parce qu'il s'agit aussi d'une intimité avec le lecteur inconnu) que j'ai construit ou plutôt laissé se développer mes livres.
À l'école de Maurice Nadeau, j'ai appris à rester attentif au surgissement inattendu des talents et des œuvres, y compris à la redécouverte de celles qui avaient été oubliées ou enfouies, ou que j'avais ignorées, ou qui, tout en étant mineures comparées aux monuments littéraires, sont venues enrichir mon regard ou mon écoute (Théophile de Viau, Joseph Joubert, Henri Calet par exemple). Mais, pour parler plus généralement, j'ai été impressionné par la prodigieuse richesse du roman américain d'aujourd'hui, moins dans sa sophistication formelle que dans sa capacité d'accueil de la réalité brute : celle de la vaste nature, des animaux, des existences errantes ou désorientées, de la violence, de l'endurance de vivre.
J'ai reçu le choc des livres venus de l'Europe de l'Est, de leur intelligence aiguë et comme aguerrie par la dureté des épreuves subies, de leur humour (je pense à Gombrowicz). Et cela vaut aussi pour l'émergence, pendant toutes ces années, d'œuvres que l'oppression avait tenues sous le boisseau : celles d'Akhmatova, de Tsvétaieva, de Boulgakov, de Chalamov, ou plus modestement, de l'étonnant Journal des années 30 et 40 de Mihail Sebastian.
J'ai beaucoup aimé enseigner, d'ailleurs je tiens encore un séminaire (alors qu'enfant je m'ennuyais éperdument à l'école, attendant la sonnerie de la récréation). Parmi les élèves ou les étudiants, il y a toujours, sans que nécessairement on les remarque sur le moment, des esprits curieux, sensibles, exigeants. Risquer sa parole devant eux, son savoir et ses ignorances, les intéresser ou les inquiéter, c'est recevoir beaucoup. Je suis moins fier que reconnaissant à l'égard de toutes ces personnes, dont certains sont devenus des amis.
Les élèves inconnus ou devinés, comme les lecteurs présents voire futurs, dans leur indétermination, sont une chance pour qui croit avoir quelque chose à dire.