J'ai beaucoup aimé enseigner, d'ailleurs je tiens encore un séminaire (alors qu'enfant je m'ennuyais éperdument à l'école, attendant la sonnerie de la récréation). Parmi les élèves ou les étudiants, il y a toujours, sans que nécessairement on les remarque sur le moment, des esprits curieux, sensibles, exigeants. Risquer sa parole devant eux, son savoir et ses ignorances, les intéresser ou les inquiéter, c'est recevoir beaucoup. Je suis moins fier que reconnaissant à l'égard de toutes ces personnes, dont certains sont devenus des amis.

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Les souvenirs sont encore là, les impressions plutôt (les chiens la nuit, les trottoirs et la chaussée crevée après l'hiver, les sons de la langue roumaine…) qui ne sont pas encore des souvenirs, mais semblent disponibles, mobilisées, présentes (…) Mais je sens aussi comment ces diverses sensations s'écartent les unes des autres, se désolidarisent déjà : certaines prennent de l'importance aux dépens des autres, forment de petits groupes, s'organisent en « souvenirs » aptes à entrer dans la mémoire profonde.
Les hommes s'endorment journellement avec une audace qui serait inintelligible si nous ne savions qu'elle est le résultat de l'ignorance du danger.
La parole de mon père demandait à parler par moi, comme elle n'avait jamais parlé, au-delà de nos deux forces réunies. Elle me niait, me demandait mon aide pour se consacrer à elle-même, et je voulais cela (c'est pourquoi je n'apparais presque pas dans ces pages).
L'exemple de ma mère me montre autre chose, et même le contraire. Lorsque nous sommes privés de la compagnie d'autrui, de ce qu'il active ou réactive en nous par ses questions et ses réponses, par l'urgence que nous impose sa seule présence, c'est l'une des bases de la vie intérieure comme "dialogue" qui nous est retirée.
Mon nom est Simcha, qui veut dire “joie” en hébreu. Je ne puis m'empêcher de le rapprocher de celui d'un de mes illustres contemporains, auquel je pense avoir tant à reprocher, Sigmund Freud : car tel est aussi, à peu près, le sens de son patronyme. Il suffit de voir nos photographies, ou ma figure, pour comprendre que ces noms ne nous ont pas porté chance, à moins de considérer que la joie est restée en nous bien secrète.
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Les souvenirs sont encore là, les impressions plutôt (les chiens la nuit, les trottoirs et la chaussée crevée après l'hiver, les sons de la langue roumaine…) qui ne sont pas encore des souvenirs, mais semblent disponibles, mobilisées, présentes (…) Mais je sens aussi comment ces diverses sensations s'écartent les unes des autres, se désolidarisent déjà : certaines prennent de l'importance aux dépens des autres, forment de petits groupes, s'organisent en « souvenirs » aptes à entrer dans la mémoire profonde.
Je suis beaucoup plus sensible au temps intime, celui qui au contraire ne fuit pas, mais stagne : le temps de la solitude, de l'ennui, de l'attente (dans la salle d'attente d'un médecin), du « rien à faire aujourd'hui », ce temps qui pèse autant sur les enfants et adolescents que sur les vieillards. Ce temps sans repères, qu'il faut parcourir de minute en minute et qui requiert de nous invention, projets, retours sur soi, capacité à se faire exister soi-même par le recours à la « vie intérieure ».
Ma solitude de veuf, je l'endure au long des journées et des nuits, mais aussi je la peuple : de rencontres, de voyages, de travaux, tant que j'en ai la force et le désir. Le temps alors se dilate : je suis très souvent seul et oisif, et très souvent occupé.
La solitude est évidemment cruciale pour un écrivain. C'est justement parce que je ne suis pas réconcilié avec elle que je ne me sens pas en être vraiment un. Je n'ai pas d'horaires de travail, j'écris tout le temps, je fais tourner des expressions ou des phrases dans ma tête, dans les interstices de mes activités, même en marchant. Mais qu'est-ce qu'un écrivain qui n'est pas rivé à sa table ?
Je me sens en effet très juif, par l'héritage religieux, historique et culturel que j'ai reçu. Pas dans l'écriture elle-même, qui est passionnément française, plutôt dans mes préoccupations morales, dans ma gratitude inentamée envers le don de la vie, en dépit des désastres.