Le temps est venu où les répertoires sont pleins d'adresses dont on ne poussera plus jamais la porte, de numéros de téléphone qu'on ne composera plus jamais - mais les rayer serait une profanation. Ces inscriptions sont comme les fantômes qui marquent dans les bibliothèques la place des livres absents.
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L'antisémitisme est toujours abominable. Il est plus insupportable encore dans le pays qui a été celui de l'affaire Dreyfus et de la rafle du Vel' d'Hiv.
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À Port-Soudan, le crépuscule obéissait à un rituel immuable. Un bref instant les toits, les ombrelles légères des arbres, les rinceaux des palmes, comme portés à incandescence par la chaleur accumulée du jour, laissaient fuser des flammes où dansaient les couleurs les plus violentes d'oxydes et de sulfures. Ce paroxysme semblait rendre fous les charognards dont les patientes orbes soudain se précipitaient, se mêlaient, se heurtaient. Des grappes d'oiseaux clabaudeurs roulaient dans le ciel, des tourbillons de plumes ensanglantées tombaient lentement sur la ville comme un voile de suie.
Par la vitre du train qui remontait la vallée du Rhône, j'observais les tristes apprêts du froid comme un autre eût assisté à une pièce de théâtre. Entre des replis de terre noire, des flaques brillaient comme des monnaies dans les dernières lueurs du jour. Des chemins détrempés, marqués par le piétinement des bêtes, fuyaient vers des lointains hachurés de mauve et de brun. Le ciel au-dessus de ça déchiquetait des vagues grises où volaient des corbeaux. Ailleurs, on voyait des maisons aux murs tachés d'humidité, des néons tremblaient derrière des vitres embuées, des parkings moutonnaient sous des néons orange. Une pluie mêlée de neige faisait briller les trottoirs comme des tailles d'anthracite, éclatait en gerbes de perles autour des lampadaires.
La vie n'est pas une ligne, une trajectoire, elle est un arbre infiniment ramifié et feuillu, une chevelure immense. Ces autres vies ont à petits coups forgé la tienne, et dans ces destins que tu ne connais plus, au Pérou, au Soudan, en Russie, partout où tu es passé, une part infime de toi continue à vivre - ou meurt - sans toi. C'est cela, en fin de compte, dont tu veux essayer de donner une idée - tu viens enfin de le comprendre nettement.
Mes amis morts, dont l'absence me pèse, me font de plus en plus léger, une plume prête à s'envoler, un "bateau frêle comme un papillon de mai.". Ce livre est un livre sur le monde et sur l'éloignement du monde.
Dans la même œuvre
Un écrivain n'a pas plus de légitimité que quiconque à analyser à chaud les drames qui laissent la société sidérée (il peut a posteriori en tirer des fictions).
L'écrivain peut en revanche s’intéresser au sens des mots qui prétendent dire les événements. « Islamophobie » est de ceux-là, il paraît que c’est un grand péché. Un peu de philologie élémentaire est peut-être utile. Phobos, en grec, veut dire « crainte », pas « haine » (misos). Si ce mot a un sens, ce n’est donc pas celui de « haine des musulmans », qui serait déplorable en effet, mais celui de « crainte de l’islam ». Alors, ce serait une grande faute d’avoir peur de l’islam ? J’aimerais qu’on m’explique pourquoi.
Ma voix, je le crains, sera quelque peu discordante dans le concert. Le besoin de se rassurer est immense. Je le comprends, mais je crois qu’il est vain. Ces odes qui montent de partout à l’unité nationale, à « nos valeurs » qui l’emporteront : je les trouve sympathiques, j’aimerais les partager, mais je n’y arrive pas.