J'observais les touristes de Notre-Dame. Tous prenaient des photos, des millions de photos, sans discontinuer. Pas un ne regardait Paris de son oeil. Ils brandissaient un écran entre le monde et eux. Y avait-il encore la place pour l'éclosion d'un souvenir, d'une pensée ?
❧
L'affût était une prière. En regardant l'animal, on faisait comme les mystiques: on saluait le souvenir primal. L'art aussi servait à cela: recoller les débris de l'absolu.
◆
À lire aussi de Sylvain Tesson
Ce n'est pas en les coupant qu'on rendra meilleures les mauvaises herbes.
Je rêvais d’une presse quotidienne dévolue aux bêtes. Au lieu de : « Attaque meurtrière pendant le carnaval », on lirait dans les journaux : « Des chèvres bleues gagnent les Kunlun ». On y perdrait en angoisse, on y gagnerait en poésie.
Ce que l'on a vécu ne peut nous être retiré.
Et si c'était par désespoir que les cascades se précipitaient du haut des montagnes?
Dans la même œuvre
Il m'avait raconté sa vie de photographe animalier et détaillé les techniques de l'affût. C'était un art fragile et raffiné consistant à se camoufler dans la nature pour attendre une bête dont rien ne garantissait la venue. On avait de fortes chances de rentrer bredouille. Cette acceptation de l'incertitude me paraissait très noble - par la même antimoderne.
Les artistes le savent : le sauvage vous regarde sans que vous le perceviez. Il disparaît quand le regard de l’homme l’a saisi.
La Terre avait été un musée sublime. Par malheur, l'homme n'était pas conservateur.
Appelons sens du beau la conviction jouissive de se sentir en vie.
Je rêvais d’une presse quotidienne dévolue aux bêtes. Au lieu de : « Attaque meurtrière pendant le carnaval », on lirait dans les journaux : « Des chèvres bleues gagnent les Kunlun ». On y perdrait en angoisse, on y gagnerait en poésie.