Des milliers de personnes se pressaient là sur l'esplanade, qui prenaient la direction des bouches de métro ou de la gare routière, entraient et sortaient de la structure de verre illuminée de la gare, tandis que, à l'extérieur, des centaines de voyageurs étaient massés par terre dans la pénombre le long des parois transparentes, assis et désœuvrés, quelque chose de borné et de noir dans le visage, paysans et saisonniers qui venaient d'arriver ou qui attendaient un train de nuit avec des quantités de valises et de sacs à leurs pieds, élimés, mal fermés, mal ficelés, caisses et cartons entrouverts, sacs en jute affaissés, baluchons, fourniments, parfois de simples bâches mal nouées desquelles dépassaient des réchauds et des casseroles.
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Je ne sais pas si c'est parce que je commence à vieillir, si c'est l'enfance et les rêves qui s'éloignent, mais je commence à en avoir un peu marre du football. Je préfère la poésie (je plaisante à peine).
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C'est un curieux destin que celui de ce totem contemporain par excellence, fétiche universel et objet de toutes les convoitises , protégé dans des coffres-forts et transporté dans des malles blindées sous la garde de policiers en gilets pare-balles armés de mitraillettes, que l'on sort finalement de son écrin le jour de la finale, pour qu'il soit soulevé, et baisé, en mondovision, par les capitaines des équipes victorieuses de la Coupe du Monde, par Didier Deschamps au Stade de France en 1998, puis par Cafu en 2002 au stade de Yokohama, puis par je ne sais plus qui en 2006 à Berlin...
Le football, comme la peinture de Léonard de Vinci, est cosa mentale, c'est dans l'imaginaire qu'il se mesure et s'apprécie.
Je l'aimais, oui. Il est peut-être très imprécis de dire que je l'aimais, mais rien ne pourrait être plus précis.
Le football vieillit mal, c'est un diamant qui ne brille que dans le vif aujourd'hui. On ne regarde jamais les retransmissions des vieux matchs de football à la télévision. Même les finales de légende sont éventées, le parfum s'est évaporé dans la poussière du temps, elles demeurent loin derrière nous et deviennent une composante familière de notre passé, ce n'est plus que dans notre souvenir qu'elles frémissent encore éventuellement d'une grâce éphémère.
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Je n'ai plus mes yeux d'enfant, mais c'est toujours avec l'innocente naïveté de l'enfance que je perçois la magie des couleurs au football, le vert immémorial du gazon et les maillots des joueurs, les couleurs intemporelles des équipes nationales, le bleu de la France ou de l'Italie, le rouge de l'Espagne, l'orange des Pays-Bas, sans compter le maillot rayé bleu ciel et blanc de l'Argentine.
C'est souvent l'enfance qui affleure quand je pense au football.
Qu'est- ce que créer, aujourd'hui, dans le monde dans lequel nous vivons ? C'est proposer, de temps à autre, dans un acte de résistance non pas modeste, mais mineur, un signal - un livre, une oeuvre d'art - qui émettra une faible lueur vaine et gratuite dans la nuit.
C'est peut-être là l'enjeu secret de ces lignes : essayer de transformer le football, sa matière vulgaire, grossière et périssable, en une forme immuable, liée aux saisons, à la mélancolie, au temps et à l'enfance.
Pendant que nous regardons un match de football, pendant ce temps si particulier qui s'écoule alors que nous sommes au stade ou devant notre téléviseur, nous évoluons dans un monde abstrait et rassurant, le monde abstrait et rassurant du football, nous sommes, le temps que dure la partie, dans un cocon du temps, préservés des blessures du monde extérieur, hors des contingences du réel, de ses douleurs et de ses insatisfactions, où le temps véritable, le temps irrémédiable qui nous entraîne continûment vers la mort, semble engourdi et comme anesthésié