C'est un curieux destin que celui de ce totem contemporain par excellence, fétiche universel et objet de toutes les convoitises , protégé dans des coffres-forts et transporté dans des malles blindées sous la garde de policiers en gilets pare-balles armés de mitraillettes, que l'on sort finalement de son écrin le jour de la finale, pour qu'il soit soulevé, et baisé, en mondovision, par les capitaines des équipes victorieuses de la Coupe du Monde, par Didier Deschamps au Stade de France en 1998, puis par Cafu en 2002 au stade de Yokohama, puis par je ne sais plus qui en 2006 à Berlin...

À lire aussi de Jean-Philippe Toussaint

Nous savons, d'instinct, que le passé, lorsqu'on le découvre sur de vieilles photos ou des images d'archives, a toujours un côté un peu gauche, empoté, attendrissant, voire risible, alors que le présent - qui n'est pourtant rien d'autre que son exacte anticipation - serait, lui, sérieux, fiable et digne de respect.
Depuis cette nuit, depuis le coup de téléphone de Marie dans le train, je percevais le monde comme si j’étais en décalage horaire permanent, avec une légère distorsion dans l’ordre du réel, un écart, une entorse, une minuscule inadéquation entre le monde pourtant familier qu’on a sous les yeux et la façon lointaine, vaporeuse et distanciée, dont on le perçoit.
La main et le regard, il n'est jamais question que de cela dans la vie, en amour, en art.
Toujours je restais à la surface du sommeil, juste en deçà de l'invisible ligne de flottaison qui sépare le sommeil de la veille.
Moins on a de relations avec les hommes, meilleures elles sont.
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Dans la même œuvre

Je n'ai plus mes yeux d'enfant, mais c'est toujours avec l'innocente naïveté de l'enfance que je perçois la magie des couleurs au football, le vert immémorial du gazon et les maillots des joueurs, les couleurs intemporelles des équipes nationales, le bleu de la France ou de l'Italie, le rouge de l'Espagne, l'orange des Pays-Bas, sans compter le maillot rayé bleu ciel et blanc de l'Argentine.
C'est souvent l'enfance qui affleure quand je pense au football.
Qu'est- ce que créer, aujourd'hui, dans le monde dans lequel nous vivons ? C'est proposer, de temps à autre, dans un acte de résistance non pas modeste, mais mineur, un signal - un livre, une oeuvre d'art - qui émettra une faible lueur vaine et gratuite dans la nuit.
C'est peut-être là l'enjeu secret de ces lignes : essayer de transformer le football, sa matière vulgaire, grossière et périssable, en une forme immuable, liée aux saisons, à la mélancolie, au temps et à l'enfance.
Pendant que nous regardons un match de football, pendant ce temps si particulier qui s'écoule alors que nous sommes au stade ou devant notre téléviseur, nous évoluons dans un monde abstrait et rassurant, le monde abstrait et rassurant du football, nous sommes, le temps que dure la partie, dans un cocon du temps, préservés des blessures du monde extérieur, hors des contingences du réel, de ses douleurs et de ses insatisfactions, où le temps véritable, le temps irrémédiable qui nous entraîne continûment vers la mort, semble engourdi et comme anesthésié