Le football permet non pas d'être nationaliste, il y aurait là une connotation politique détestable qui ne m'effleure même pas, et pas même patriote, mais chauvin, j'entends par là un nationalisme pas dupe, au deuxième degré, un nationalisme ironique, l'oxymore est parfait, il n'y a pas de termes plus antinomiques, la séduction de l'adjectif semble contredire ce que le mot peut avoir de déplaisant ou, pour tout dire, un nationalisme enfantin, de l'ordre d'une vantardise primaire, une fanfaronnade euphorique et gamine : Vive la Belgique !
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Je n'ai plus mes yeux d'enfant, mais c'est toujours avec l'innocente naïveté de l'enfance que je perçois la magie des couleurs au football, le vert immémorial du gazon et les maillots des joueurs, les couleurs intemporelles des équipes nationales, le bleu de la France ou de l'Italie, le rouge de l'Espagne, l'orange des Pays-Bas, sans compter le maillot rayé bleu ciel et blanc de l'Argentine.
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Qu’avais-je à faire ces jours-ci à Tokyo ? Rien. Rompre. Mais rompre, je commençais à m’en rendre compte, c’était plutôt un état qu’une action, un deuil qu’une agonie.
C'est souvent l'enfance qui affleure quand je pense au football.
J'entendais le murmure de ses rêves qui s'écoulait dans son esprit. Ou bien était-ce dans mon propre esprit que s'écoulaient maintenant les rêves de Marie, comme si, à force de penser à elle, à force d'invoquer sa présence, à force de vivre sa vie par procuration, j'en étais venu, la nuit, à imaginer que je rêvais ses rêves.
La nature de l'émerveillement que le football suscite provient des fantasmes de triomphe et de toute-puissance qu'il génère dans notre esprit.
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C'est souvent l'enfance qui affleure quand je pense au football.
Qu'est- ce que créer, aujourd'hui, dans le monde dans lequel nous vivons ? C'est proposer, de temps à autre, dans un acte de résistance non pas modeste, mais mineur, un signal - un livre, une oeuvre d'art - qui émettra une faible lueur vaine et gratuite dans la nuit.
C'est peut-être là l'enjeu secret de ces lignes : essayer de transformer le football, sa matière vulgaire, grossière et périssable, en une forme immuable, liée aux saisons, à la mélancolie, au temps et à l'enfance.
Pendant que nous regardons un match de football, pendant ce temps si particulier qui s'écoule alors que nous sommes au stade ou devant notre téléviseur, nous évoluons dans un monde abstrait et rassurant, le monde abstrait et rassurant du football, nous sommes, le temps que dure la partie, dans un cocon du temps, préservés des blessures du monde extérieur, hors des contingences du réel, de ses douleurs et de ses insatisfactions, où le temps véritable, le temps irrémédiable qui nous entraîne continûment vers la mort, semble engourdi et comme anesthésié
Mais on passe là soudain du sérieux de l'univers de l'enfance à la puérilité du monde des adultes. Le football des adultes m'indiffère.